La nouvelle est tombée comme un couperet : Alain Corneau est mort à 67 ans des suites d'un cancer du poumon. Le cinéaste venait tout juste de sortir son dernier film, Crime d'Amour, un médiocre suspense dans lequel Kristin Scott Thomas harcèle la très mauvaise Ludivine Sagnier. Un dernier opus dispensable qui ne fera pas oublier quelques grands films, parmi lesquels deux perles du film noir de la fin des années soixante-dix, Police Python 357 avec Yves Montand et Série Noire interprété par le génial Patrick Dewaere.
Par la suite, Corneau change de registre, passant de la grande fresque africaine (Fort Saganne) au film plus intimiste (le très réussi Stupeur et tremblements). Mais c'est avec Tous les Matins du monde en 1991 qu'il obtient un immense succès critique et public et lui vaut le césar du meilleur film et du meilleur réalisateur. Ce film ayant pour thème la viole de gambe et la relation compliquée entre Monsieur de Sainte Colombe et son élève Marin Marais a marqué par son austérité et son classicisme et a permis de faire découvrir aux spectateurs une musique oubliée.
Alain Corneau et Daniel Auteuil sur le tournage du Deuxième Souffle.
Alain Corneau dégageait un vrai enthousiasme dès qu'il parlait de cinéma dont il était un passionné insatiable. Amateur de jazz et de littérature, il ne s'est jamais enfermé dans un carcan et a su se renouveler même si les réussites étaient diverses. Grand instigateur du renouveau du film policier français, il s'est intéressé aux sujets les plus variés avec la même modestie. Une perte notable pour notre cinéma hexagonal.
Débusquer l'imposture. Cette mission tombe à pic au sujet d'un film qui se passe pour l'essentiel dans une forêt thaïlandaise. Adopter un grand courage critique. Il en faut tant l'enthousiasme délirant, aveugle, manipulateur de la presse sur ce film ne permet aucune réserve possible. Heureusement, Mon Cinématographe a sa liberté de pensée et le fait savoir, surtout lorsqu'il juge la Palme d'Or 2010.
On ne va pas déblatérer inutilement sur l'intrigue inexistante du quatrième film d'Apichatpong Weerasethakul (un conseil, entrainez-vous avant de vous la raconter dans les dîners mondains !) car aujourd'hui, c'est bien connu, le scénario est une absurdité d'un autre temps, le symbole d'un cinéma scolaire et lourdingue et prétendre le contraire vous conduirait à la vindicte populaire (enfin plutôt celle des quelques journaux qui font la pluie et le beau temps cinéphiliques !). Mais encore faut-il avoir du talent... et le doute est sérieusement permis à la vision de cet Oncle Boonmee.
Qu'est-ce qui a tant plu au président du jury Tim Burton ? Aurait-il bu un élixir avant la projection qui l'aurait mis dans une transe du diable ? Sentant l'épreuve qui l'attendait, il a eu probablement raison. Encore que le mot épreuve paraisse bien faible devant ce monument d'ennui. Pourtant, dans les premières séquences, un vague espoir naît. Le film est entouré d'un mystère assez séduisant et les apparitions fantastiques successives agrémentent notre curiosité. Mais bien vite, le cauchemar commence et ne se terminera qu'une fois les lumières de la salle rallumées.
Il est toujours compliqué d'évoquer le rien car il peut contenir toutes les interprétations. Les adjectifs les plus abscons peuvent très bien convenir tant le néant a besoin de plein et de délié. C'est pourquoi vous entendrez ou lirez les mots les plus fantaisistes pour qualifier cette oeuvre que beaucoup aiment appeler ovni. Mais là où le fond est toujours discutable, la forme, elle, ne peut souffrir de mensonges éhontés. Prétendre que ce film est une splendeur esthétique alors qu'il est objectivement d'une laideur sans nom révèle de la pure escroquerie intellectuelle. Non seulement le film est laid mais il ne contient aucune idée de mise en scène. A moins que le cinéma du 21ème siècle ne soit qu'une accumulation de plans d'une durée de dix minutes minimum et qu'une femme poisson ou un singe avec des yeux rouges représentent le sommet de l'invention cinématographique, alors ce film est bel et bien une imposture.
Lorsque l'on regarde d'un peu plus près les cinéastes qui n'ont pas eu les honneurs d'une palme d'or, on retient Kubrick, Hitchcock, Eastwood, Almodovar, Tarkovski, Bergman et... Tim Burton. Que ces immenses artistes aient été oubliés est en soit une absurdité. Mais que ce monsieur Weerasethakul ait obtenu la récompense suprême dévalue tout d'un coup la portée d'un tel évènement. L'histoire saura qui retenir...
Un homme, en costume de VRP, sonne à la porte d'un écrivain alcoolique reclus dans sa maison qui ne peut pas se séparer de sa bouteille de blanc et de son seau à glaçons. Le mystérieux personnage déclare laconiquement à l'autre : "je suis votre cancer". Nous sommes bien chez Bertrand Blier, qui n'en n'est plus à une provocation près. Mais depuis un certain temps déjà, son cinéma sentait la naphtaline et les audaces d'hier paraissaient aujourd'hui comme dépassées voire carrément ringardes. Le cinéaste retrouve une part de sa verve d'antant sans pour autant signer une oeuvre majeure.
Le cancer fait peur. C'est la raison pour laquelle les producteurs ont reculé devant l'idée saugrenue avancée par le réalisateur des Valseuses. Blier a toujours aimé lié l'humour le plus féroce au morbide le plus glauque et ses meilleurs films ont sublimé ces deux antagonismes. Ce bruit des glaçons est drôle parfois, notamment au début où l'on assiste amusé au combat que se livrent l'écrivain et son cancer. Une bataille que l'on pense inégale jusqu'à ce que Blier fasse intervenir un élément inattendu : une femme. Le cinéaste, souvent taxé de misogyne, tord les clichés grâce au beau personnage d'Anne Alvaro qui finit par devenir le maillon essentiel de l'histoire. L'amour plus fort que la maladie, ce positivisme assumé aurait paru impensable dans la tête du cinéaste il y a encore quelques années. Et l'on se demande si la noirceur d'avant ne lui sied pas mieux tant l'épilogue paraît bâclé et peu concluant.
Bertrand Blier et Jean Dujardin
Mais le plus revigorant dans ce film qui ne nous dit pas que des choses aimables est la mise en scène du cinéaste. Lui qui avait l'habitude de composer soigneusement ses plans et de tourner ses productions en studio, a décidé (faute de budget ?) d'opter pour une caméra mobile qui déambule dans les couloirs de cette propriété perdue au milieu des Cévennes. En chantre d'un certain surréalisme poétique qu'il n'a jamais abandonné, il parvient, grâce à des choix musicaux pertinents, à varier les styles, l'effroi côtoyant la comédie et la trivialité s'engouffrant dans le fantastique.
Et que seraient les films de Blier sans ses interprètes ? Dans Tenue de Soirée, seul un Gérard Depardieu pouvait déclamer " Mais mon pauvre ami, si j'étais vraiment Pd, y a longtemps que tu y serais passé, à la casserole, enfin ! Réfléchis un p'tit peu, un mec comme moi ! J'te coince entre deux portes et hop : bonjour le chocolat, ramonage des boyaux, la turbine ensorcelée, rouleau de printemps !" pour que cela devienne génialement vulgaire. Blier a cette fois rajeunit ses comédiens et a trouvé dans le duo Dujardin- Dupontel un nouvel allant. Même si le second, jouissif dans les premières séquences, se répète puis disparait progressivement, le premier confirme sa belle présence de film en film. Quoique si tous les alcooliques pouvaient lui ressembler, alors les buveurs de tous poils risqueraient d'augmenter dangereusement.
DU SILENCE ET DES OMBRES / TAKING OFF / IL ETAIT UNE FOIS DANS L'OUEST
La période estivale est propice aux ressorties. Deux films invisibles depuis longtemps ont la chance de retrouver les salles obscures. Sans oublier un classique du western dont on ne se lasse pas.
Du Silence et des Ombres de Robert Mulligan est un film culte aux USA mais relativement méconnu chez nous. Il est adapté du best-seller d'Harper Lee To Kill A Mockingbird, Prix Pulitzer en 1961, et valu à son interprète principal, Gregory Peck, l'Oscar du meilleur acteur. Dans une petite ville d'Alabama, au moment de la Grande Dépression, Atticus Finch, un avocat qui élève seul ses deux enfants, est commis d'office pour défendre un homme noir accusé de viol. L'histoire est racontée du point de vue des deux enfants qui vont être brutalement confrontés à la haine et à la violence des hommes. Protégés par un père dont ils ne supposaient pas l'intégrité, ils perdront une partie de leur innocence mais se forgeront une conscience humaniste à une époque où le racisme est à son paroxysme.
Robert Mulligan filme avec beaucoup de sensibilité cet éveil à l'âge adulte et l'on retrouvera cette même pudeur quelques années plus tard dans Un été 42. Le cinéaste montre, dans un noir et blanc vaporeux à la lisière du fantastique, les peurs enfantines et l'ombre menaçante d'un marginal reclus qui hante les habitants. Puis vient le temps du procès dans lequel Gregory Peck, impérial, fait preuve de tout son talent en clamant haut et fort sa soif de justice. Le film, tourné en 1962 au moment de l'avènement de Martin Luther King, aborde un sujet très sensible sans être moralisateur. Si un certain didactisme pointe par endroit, Mulligan sait être lucide en éveillant les consciences sur les dangers du repli sur soi et de la peur de l'autre. Des sujets qui n'ont malheureusement pas perdu de leur actualité.
Taking Off, réalisé en 1971, est le premier film américain de Milos Forman. Le cinéaste avait du quitter la Tchécoslovaquie après l'accueil désastreux qui lui avaient réservées les autorités sur Au Feu les Pompiers, virulente critique du système communiste. Aidé par son ami Claude Berri, il part au pays de l'oncle Sam tourner la révolution culturelle qui est en marche. Mais au lieu de s'intéresser aux enfants hippies, ils préfère raconter le parcours de leurs parents en totale perte de repères devant le comportement de leurs rejetons.
Le film a une approche très documentaire, avec un début où des jeunes pris sur le vif chantent dans une sorte de Star Ac avant l'heure. Jean-Claude Carrière, le co-scénariste du film, estimait qu'il n'était pas très pertinent de filmer les jeunes en train de fumer et proclamer la paix dans le monde mais plutôt de montrer la déconfiture sociologique et morale de leurs aînés. Un choix narratif audacieux qui permet de savourer des séquences caustiques et parfois burlesques, notamment lors d'un hilarant dîner entre parents qui vire au striptease intégral. Taking Off offre un instantané d'une époque où la liberté d'être et de penser était l'obsession de tous, Forman se montrant déjà un redoutable analyste de la société américaine qu'il décryptera magistralement dans ses oeuvres suivantes. Un film rare, très drôle, à consommer sans modération.
Comment ne pas terminer cette saison sans évoquer le retour de Sergio Leone avec le mythique Il était une fois dans l'Ouest. Tout a déjà été dit sur ce chef d'oeuvre indépassable qui réiventa à jamais le western. Musique géniale de Morricone, cadrages insensés, interprétation mémorable où trône Henry Fonda dans son seul rôle de salaud, revoir ou re-revoir le film sur grand écran est une vraie cure de jouvence. Comme un baptême du feu.
Votre esprit abrite la scène du crime. Cette accroche mystérieuse a minutieusement décuplé l'attente autour d'Inception, le septième long métrage de Christopher Nolan. Alors que le paysage hollywoodien regorge de suites, remakes et autres adaptations, un long métrage original se permet le luxe de voler la vedette à tous ses concurrents en devenant l'évènement de l'été. Son intriguant sujet, son acteur vedette, ses effets spéciaux spectaculaires ne font pas tout. Il lui faut une âme... torturée, comme toujours avec Christopher Nolan.
Dan Cobb est un voleur de rêves. Sa spécialité consiste à s'approprier les secrets les plus précieux d'un individu durant son sommeil. Alors qu'il veut rentrer chez lui, il décide d'accepter, avec son équipe d'espions, une ultime mission : pratiquer l'inception, autrement dit implanter une idée dans la tête de l'héritier d'une multinationale. Mais l'esprit de l'un des joueurs va faire dérailler la machine...
Depuis The Dark Knight, Christopher Nolan est devenu le maître étalon du "blockbuster cérébral". Disposant de moyens considérables et d'une liberté artistique dont seuls quelques-uns à Hollywood ont accès, il a compris que le public était en attente d'histoires fortes, aux enjeux complexes, avec des personnages tiraillés par leur propre dualité. The Dark Knight était un miracle, un très grand film sur l'Amérique Post-11 septembre doublé d'une étonnante réflexion sur le mal personnifié par l'insaississable Joker. Avec Inception, Nolan pousse encore plus loin son ambition. Malgré Matrix et plus récemment Avatar, il se coltine à son tour au monde des rêves et des réalités parallèles mais dans le but d'explorer le trauma intérieur de son personnage, la source des péripéties à venir.
Il est troublant de constater que Leonardo DiCaprio, bien qu'il ait changé d'univers, n'a pas varié en névroses. Après Shutter Island, le voilà à nouveau rattrapé par une morte. Dan Cobb, son personnage, à force de confondre le monde réel et imaginaire, a vu sombrer sa femme jusqu'à la folie (belle présence de Marion Cotillard). Il tente de s'en échapper mais sa mission vient douloureusement lui rappeler qu'on ne peut pas contrôler son esprit qui peut vite devenir votre pire ennemi. Cette histoire au-delà de la mort où un homme veut à tout prix revenir dans le monde des vivants est la plus bouleversante partie d'un film épuisant.
Christopher Nolan
En effet, Christophe Nolan a voulu multiplier les strates de rêves, comme un millefeuille dans lequel il serait de plus en plus difficile de distinguer la crème des différents couches. A ce niveau de rêves superposés, il faut faire un sérieux effort de concentration pour ne pas décrocher. Nolan, considérant que le spectateur doit "travailler" durant son film, ne le ménage pas. Le scénario, une architecture très élaborée, est éblouissant dans sa construction et regorge de chausses-trappes et de pièges parfaitement agencés. Le cinéaste joue à merveille sur la dilatation du temps et filme "au ralenti" ces moments suspendus qui semblent ne jamais se terminer. Mais l'architecte finit par ajouter trop de pierres à son édifice et le mille-feuille devient un peu écoeurant à force de surenchères pyrotechniques et de sous-intrigues inutilement compliquées.
Reste une mise en scène d'une incomparable élégance et un savant dosage d'effets visuels tous aussi sidérants les uns que les autres. Joseph Gordon Levitt en apesanteur, Paris se refermant sur elle-même, les limbes en décomposition, tant d'images qui prouvent une fois encore le talent du cinéaste. Mais le dernier plan, d'une suprême roublardise, altère un peu notre jugement. Qu'a-t-on vu ? se demande-t-on alors. S'est-on fait roulé dans la farine ? Seul le magicien Nolan a les réponses à ces exténuantes questions.