mercredi 9 mars 2016

Room

 
Brie Larson. Une comédienne encore peu connue qui vient de remporter l'Oscar de la meilleure actrice à seulement 26 ans. Découverte à la télévision puis dans The Spectacular Now et States of Grace, elle est la force d'incarnation de Room, l’adaptation du roman d'Emma Donoghue qui s'inspire de plusieurs faits divers ayant défrayé la chronique. Un virage à 180 degrés pour le réalisateur Lenny Abrahamson après la comédie musicalo existentielle Frank. S'il réussit un huis clos étouffant, il échoue au milieu du gué dans une deuxième partie libératrice moins convaincante. 

Jack, 5 ans, vit seul avec sa mère dans une chambre où ils sont retenus prisonniers. Elle lui apprend  à jouer, à rire et à comprendre le monde extérieur. Par amour pour son fils, elle va tout risquer pour qu'ils s'échappent. Mais la liberté aura un prix. 

Jacob Tremblay et Brie Larson

Durant sa première heure, Room est un film tendu et maîtrisé. Lenny Abrahamson nous raconte cette histoire à travers les yeux de Jack. La caméra nous fait découvrir progressivement une terrifiante réalité que la mère tente d'altérer en lui donnant du sens. Jack n'a aucune idée du dehors et ce sentiment d'univers parallèle baigné d'illusion est très pertinent. L'indéfectible lien qui unit ces deux êtres est renforcé par l'interprétation de Brie Larson, dénuée de toute sensiblerie, et de l'étonnant Jacob Tremblay. Avec ses cheveux longs et sa frêle silhouette, le jeune acteur dégage une rare intensité. La fuite de Jack, le moment où il affronte pour la première fois l'extérieur, est un climax particulièrement haletant.

Une fois la mère et le fils libérés de leur bourreau, le film devient soudain plus démonstratif. La difficile (ré)adaptation au monde réel donne lieu à des scènes moins inspirées dans lesquelles Lenny Abrahamson peine à donner de la densité. Et il finit par sombrer dans le mélo larmoyant lors d'une réconciliation filiale trop convenue. Une fausse note rassurante alors que le réalisateur avait su habilement traiter de l'enfermement. Un film coupé en deux qui n'a pas su opérer la bonne césure. 

Antoine Jullien

Irlande / Canada - 1h58
Réalisation : Lenny Abrahamson - Scénario : Emma Donoghue d'après son roman
Avec : Brie Larson (Mamam), Jacob Tremblay (Jack), Joan Allen (Nancy), Tom McCamus (Leo).

Disponible en DVD et Blu-Ray chez Universal

dimanche 6 mars 2016

Belgica


A la manière de. C'est exactement l'impression qui nous gagne à la sortie de la projection de Belgica. Non pas que Felix Von Groeningen soit dénué de talent. Le réalisateur flamand nous avait séduit avec Alabama Monroe, un mélo original et sensible qui révélait une actrice détonante, Verlee Bettens. Le réalisateur s'inspire cette fois de ses souvenirs, ceux de l'époque du Charlatan, un bar enfiévré de Gand où vécut Groeningen de nombreuses années. Le Charlatan s'est transformé en Belgica, lieu de bruit et de fureur qui aurait du nous emporter au-delà du raisonnable. Et pourtant, la fête nous aura rarement parue aussi vaine. 

Joe et Frank sont deux frères très différents. Le premier, célibataire et passionné de musique, vient d'ouvrir son propre bar, le Belgica. Le second, père de famille à la vie rangée et sans surprise, propose à Jo de le rejoindre pour l'aider à faire tourner son bar. Sous l'impulsion de ce duo de choc, le Belgica devient en quelques semaines un endroit incontournable. 


La musique, signée Soulwax, est le cœur battant d'un film qui se veut électrique et endiablé. Les scènes de fête sont légion et les groupes qui se produisent sur scène, inventés par Stephen et David Dewaele, chavirent nos sens par intermittence. Mais savoir filmer l'ivresse de la fête est une chose, la faire vivre au spectateur en est une autre. Et malgré l'application évidente dont fait preuve le réalisateur qui a voulu "faire partager ce mélange étrange d'euphorie, d'excitation de la vie nocturne, ce désir de liberté et ce sentiment d'anti-establishment", on reste toujours le spectateur lointain de ce lieu de perdition. 

Felix Von Groeningen veut mettre ses pas dans ceux du grand cinéma américain qui n'a pas son pareil pour raconter les coulisses du show business et les destinées fracassées sur l'autel des égos démesurés. Il aurait donc fallu des personnages à la hauteur, or ceux que nous propose le cinéaste, entourés d'une déplaisante misogynie, ne sont pas des plus intéressants. Si le jeune frère, avec son œil fermé, possède un certain charme, le second, sorte de caricature de beauf noyé sous la biture et les accès de violence, nous donne envie de fuir. Et le scénario, terriblement prévisible, enchaînant tous les passages obligés, ne fait pas non plus dans la finesse, à l'image de l’antagonisme primaire de ses protagonistes. Une aussi bonne musique méritait décidément mieux que cet étalage de vulgarité satisfaite. 

Antoine Jullien

Belgique / France / Pays-Bas - 2h07
Réalisation : Felix Von Groeningen - Scénario : Arne Sierens et Felix Van Groeningen
Avec : Tom Vermeir (Frank), Stef Aerts (Jo), Hélène Devos (Marieke), Charlotte Vandermeersch (Isabelle). 

Disponible en DVD et Blu-Ray chez France Télévisions Distribution.

mercredi 2 mars 2016

Saint Amour

L'ivresse au bout du chemin. En conviant Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde à un périple viticole à travers les routes de France, Benoît Delépine et Gustave Kervern s'attendaient à un voyage hautement alcoolisé. Le spectateur pouvait aussi avoir une crainte légitime, celle de voir deux comédiens en roue libre s'égarer dans des personnages de pochetrons. Mais le tandem iconoclaste à qui l'on doit Mammuth et Le Grand Soir ne s'en est pas laissé compté pour autant, gardant vaille que vaille le cap d'un récit en zigzag, bifurquant d'un côté puis de l'autre, donnant à l'ensemble une allure de film à sketchs savoureux mais inégal.

Tous les ans, Bruno (Benoît Poelvoorde) fait la route des vins... au salon de l'Agriculture. Mais cette année, son père (Gérard Depardieu) a décidé sur un coup de tête de l'emmener faire une vraie route des vins afin de se rapprocher de lui. Ils ne trinqueront pas tous seuls, accompagnés de Mike (Vincent Lacoste), leur chauffeur de taxi embarqué à l'improviste dans cette tournée à hauts risques entre belles cuvées et femmes rencontrées au cours de leur pérégrination.

Gérard Depardieu et Benoît Poelvoorde

Le tournage au salon de l'Agriculture fut "très rock'n'roll" selon les réalisateurs, les obligeant à tourner en caméra cachée avec deux acteurs que chacun reconnaissait au premier coup d’œil, à voir le nombre de personnes que l'on aperçoit en arrière plan en train de les photographier. Delépine et Kervern ne sont d'ailleurs pas très à l'aise avec ce décor et le début du film, trop flottant, s'en ressent. Une fois le périple entamé, les réalisateurs retrouvent leur verve et on est à nouveau prêts à les suivre. De plus, ils ont eu la bonne idée d'associer Depardieu et Poelvoorde à Vincent Lacoste qui arrive aisément à trouver sa place au milieu de ce duo infernal. 

Benoît Poelvoorde, Vincent Lacoste et Gérard Depardieu

Pourtant, le chemin est plus cabossé qu'à l'accoutumée et les séquences inutiles ou ratées sont nombreuses, des apparitions un peu pathétiques d'Izïa Higelin et Ovidie en passant par la grotesque séquence avec Anna Girardot. On avait aussi connu les cinéastes plus scrupuleux en termes de mise en scène, laissant aller leur caméra au gré des étapes successives. L'image est pour une fois assez laide, ressemblant aux reportages de l'émission Striptease

Mais les deux larrons font mouche à plus d'une reprise, comme lors d'une scène très drôle avec Michel Houellebecq qui devait à l'origine interpréter le chauffeur de taxi et qui se contente ici d'une mémorable apparition. L'intense complicité qui unit Poelvoorde et Depardieu, que rien ne semble pouvoir arrêter, est assez réjouissante, donnant lieu à quelques moments tendres, notamment lors d'une belle scène avec Andréa Ferréol (clin d’œil évident à La Grande Bouffe). Et tant pis si le final écolo célébrant les joies de la nature semble un peu forcé, sans doute sincère mais maladroit. Bien qu'il ne soit pas aussi gouleyant que Mammuth qui était plus charpenté et meilleur en bouche, ce Saint Amour se déguste plaisamment. Avec modération.

Antoine Jullien

France - 1h42
Réalisation et Scénario : Benoît Delépine et Gustave Kervern
Avec : Gérard Depardieu (Jean), Benoît Poelvoorde (Bruno), Vincent Lacoste (Mike), Céline Sallette (Vénus). 

Disponible en DVD et Blu-Ray chez Le Pacte

lundi 29 février 2016

Interview de Patrice Leconte - 2ème partie


 
Suite et fin de l'interview que nous a accordé le réalisateur Patrice Leconte. Il évoque ici ses méthodes de travail peu conventionnelles et son rapport à l'image et aux nouvelles technologies.

- Mon Cinématographe : Le scénario de Ridicule a été écrit par Rémi Waterhouse. A partir de ce film, la plupart des scénarios que vous tournerez ne seront pas de vous, une pratique plutôt inhabituelle en France. 

Patrice Leconte : Avant la Nouvelle Vague, les cinéastes dont on aimait les films et dont on aime encore les films n'écrivaient pas systématiquement leurs scripts et ils n'étaient pas considérés pour autant comme des tâcherons. Et puis est arrivé la Nouvelle Vague qui a imposé le fait qu'un cinéaste se doit d'écrire lui-même ses propres films. Je trouve que ce n'est pas un service à rendre au cinéma car les réalisateurs doués ne sont pas forcément de bons scénaristes. Et l'inverse est aussi vrai. Ce sont deux métiers différents et complémentaires. Quand j'ai eu entre les mains le scénario de Ridicule, c'était le premier script qui ne venait pas de moi que je trouvais formidable, dans lequel je me retrouvais complètement, qui résonnait en moi. C'était la première fois que je tournais un film que je n'avais pas écrit. Cela m'a poussé à être attentif à des films dont je n'étais pas directement l'auteur.

- Vous avez la particularité de cadrer vos films. En quoi est-ce un apport indispensable à votre mise en scène ? 

J'ai exaucé ce vœu sur le tournage de Tandem. C'était la première que je cadrais un des mes films. Il ne s'agissait pas de faire la lumière mais tenir la caméra, filmer moi-même. Et je n'ai plus jamais abandonné cette façon de faire. Le jour où je n'aurais plus la force ou la santé pour cadrer mes films, j'arrêterai de faire du cinéma parce que cela fait partie intégrante de la mise en scène. Le cinéma est une affaire de regard qui passe par le cadre. Et si je délègue le cadre, c'est comme si je prêtais mon œil à quelqu'un d'autre. Je ne peux pas l'envisager. Et avec les comédiens, cela procure une complicité, une intimité voire une sensualité parfois qui est quelque chose d’irremplaçable. Je ne comprends pas pourquoi si peu de réalisateurs cadrent leurs films. Enfin, chacun voit midi à sa porte !

Patrice Leconte avec Vanessa Paradis, tenant la caméra sur le tournage de La Fille sur le Pont


- A l'instar de Tim Burton, certains cinéastes ont une patte visuelle immédiatement reconnaissable. Vous avez œuvré dans presque tous les genres. Comment reconnaît-on cependant un film de Patrice Leconte ?

Ce n'est pas à moi de répondre à cette question car je n'en sais rien. Il y a en effet quelques cinéastes qu'on identifie par leur style. Bergman, Fellini, Tim Burton, Orson Welles et quelques autres. Mais c'est rarissime. Avoir réalisé toute ma vie des films aussi différents des uns des autres n'a sans doute pas aidé à la reconnaissance de mes films. Mais franchement, ça m'est égal. On dit souvent que les grands cinéastes creusent tout au long de leur carrière le même sillon. Et bien je ne serai pas un grand cinéaste et je m'en fiche parce que ça ne m'intéresse pas d'être un grand cinéaste. Ce qui m'intéresse, c'est d'entreprendre des films qui me plaisent.

- Comment vous situez-vous par rapport aux nouvelles technologies ? Êtes-vous un nostalgique de la pellicule comme Tarantino ou au contraire êtes-vous sensible aux outils numériques ?

On ne peut pas mener éternellement un combat d'arrière garde. C'est soit crétin soit snob comme dans le cas de Tarantino ou dans celui de Xavier Dolan qui tourne son film dans le format 1.33 à la manière des frères Lumière. Personnellement, je trouve ça complètement con ! Ne pas vivre avec son temps, ne pas tourner en numérique, refuser le Cinémascope... Qu'est-ce que vous penseriez d'un type qui vous dit : " L'ordinateur, pourquoi faire ? Des E-mails ? Non, je vais envoyer mes lettres par la poste !" Vous diriez que c'est un réac rétrograde qui ne vit pas avec son époque. L'art se doit d'accompagner l'évolution de la technologie. Et c'est particulièrement vrai avec le cinéma qui passe nécessairement par une filière technologique. Je suis ravi d'utiliser le numérique et les toutes les possibilités qu'il offre, pouvoir monter en virtuel avec ma monteuse.

Dogora, le premier film de Patrice Leconte tourné en numérique


- La nouvelle génération a un accès immédiat à l'image et aux caméras. Ils ne deviendront pas pour autant tous des cinéastes. Qu'est-ce qui fait alors, selon vous, un cinéaste ?

Il est vrai qu'il est plus facile aujourd’hui qu'autrefois de s'exprimer par l'image. Je vais prendre une comparaison très simple. Quand on écrivait avec des stylos bille Bic, on pouvait être un grand écrivain. A partir du moment où les ordinateurs et le traitement de texte ont vu le jour, un tas de gens se sont pris pour des écrivains simplement parce que les pages qu'ils écrivaient sortaient proprement de leur imprimante. Mais ce n'est pas parce qu'une page sort proprement de l'imprimante que vous êtes Patrick Modiano ! Vous êtes un écrivain parce que vous savez écrire, que ce soit avec un Bic ou un clavier. Et vous êtes un cinéaste parce que vous savez filmer, que vous avez un œil, une personnalité. Et peu importe que vous vous exprimiez avec une grosse caméra 35 ou avec un Iphone. La facilité que l'on a désormais à fabriquer des images ne transforme pas tout le monde en Orson Welles.

- S'il n'y avait qu'une seule réplique à retenir de l'un de vos films, laquelle serait-elle ?

Ce serait dans La fille sur le Pont. Quand Daniel Auteuil et Vanessa Paradis se séparent. Ils sont sur le bateau, elle s'en va. Elle est un peu embarrassée de le quitter et lui demande : "Qu'est-ce qu'on fait, on s'embrasse, on se sert la main ?" Et il lui répond :"On s'oublie".  

Propos recueillis par Antoine Jullien

La 1ère partie de l'interview est à retrouver ICI.  
 







Filmographie sélective : 

1974 : Les vécés étaient fermés de l'intérieur
1978 : Les Bronzés
1979 : Les Bronzés font du ski
1981 : Viens chez moi, j'habite chez une copine
1985 : Les Spécialistes
1987 : Tandem
1989 : Monsieur Hire
1990 : Le Mari de la coiffeuse
1996 : Les Grands Ducs / Ridicule
1998 : 1 chance sur 2
1999 : La Fille sur le Pont 
2000 : La veuve de Saint-Pierre
2002 : L'Homme du train
2004 : Confidences trop intimes / Dogora
2006 : Les Bronzés 3 / Mon Meilleur Ami
2012 : Le Magasin des suicides
2014 : Une Promesse / Une heure de tranquillité 

Interview de Patrice Leconte - 1ère partie

 
A l'occasion du dernier festival du cinéma européen en Essonne, Patrice Leconte nous a accordé une interview dans laquelle il revient sur son métier de cinéaste et les films importants de sa carrière. 

Après des débuts compliqués sur le tournage des Vécés étaient fermés de l'intérieur, son premier long métrage sorti en 1974, où les relations avec Jean Rochefort ne furent pas au beau fixe, il connaît le succès grâce aux Bronzés. En 1987, il change de registre grâce à Tandem dans lequel il retrouve Jean Rochefort qui deviendra l'un de ses comédiens fétiches.

Il triomphe en 1996 avec Ridicule qui fait l'ouverture du festival de Cannes et remporte 4 Césars dont ceux du meilleur film et du meilleur réalisateur. 

Ridicule, un des plus beaux succès de Patrice Leconte

L'échec commercial d'1 chance sur 2 avec Jean-Paul Belmondo et Alain Delon le laisse sonné mais il retrouve l'inspiration en tournant La Fille sur le Pont un an plus tard, l'un de ses meilleurs films et la plus belle partition à ce jour de Vanessa Paradis. 

La suite est moins heureuse, alternant films de commande (Les Bronzés 3, Une heure de tranquillité) et projets plus risqués (le film d'animation Le Magasin des Suicides).

Dans cette première partie, il évoque sa satisfaction sur Tandem et les difficultés grandissantes à entreprendre des films forts et originaux, loin du formatage télévisuel de plus en plus envahissant. 

Cette interview a été réalisée le 13 novembre 2015 autour de 22h. Elle garde donc une résonance particulière.

Antoine Jullien



La deuxième partie de l'interview est à retrouver ICI.