Deux ans après le succès d'Hippocrate, chronique très réussie de deux internes en médecine confrontés à la hiérarchisation de l’hôpital, le réalisateur Thomas Lilti quitte les couloirs de l'institution pour raconter l'histoire d'un médecin de campagne campé par un excellent François Cluzet. Atteint d'une tumeur, il va devoir être secondé dans sa tâche par une ancienne infirmière devenue médecin à son tour. Une adaptation difficile en même temps que le début d'une discrète histoire d'amour.
On retrouve dans Médecin de campagne les mêmes qualités de justesse et de sens du romanesque alliées à un fort sentiment de réalité. Médecin de formation, Thomas Lilti évoque un monde qu'il connaît très bien, pointant à nouveau les dysfonctionnements de sa profession, en particulier le problème des déserts médicaux, et jette un regard bienveillant sur une ruralité souvent désertée par le cinéma français.
François Cluzet et Marianne Denicourt
Mais cet aspect engagé est cette fois au second plan, le réalisateur privilégiant la générosité et l'abnégation de ses protagonistes, à commencer par Marianne Denicourt qui incarne un très beau personnage de médecin opiniâtre. On notera une fois encore le sens du casting du réalisateur où chaque rôle, même le plus mince, a son importance.
Nous sommes allés à la rencontre de Thomas Lilti et Marianne Denicourt qui reviennent avec nous sur cette aventure pleine d'humanité.
Antoine Jullien
France - 1h42
Réalisation : Thomas Lilti - Scénario : Thomas Lilti et Baya Kasmi
Avec : François Cluzet (Jean-Pierre Werner), Marianne Denicourt (Nathalie Delezia), Isabelle Sadoyan (Mère de Werner), Patrick Descamps (Maroini).
En l'espace de trois films acclamés (Shotgun Stories, Take Shelter, Mud), Jeff Nichols est devenu l’icône d'un cinéma américain farouchement indépendant. Obsédé par les relations filiales, amoureux des grands espaces du sud des États-Unis et influencé par l’œuvre de Terrence Malick, il s'est construit une filmographie assez admirable. Il est d'ailleurs frappant de constater la grande fébrilité entourant la sortie de Midnight Special. Annoncé de longue date, le film marque deux étapes majeures pour Jeff Nichols : le grand plongeon au sein d'un studio (la Warner) et un changement de registre radical (la science-fiction). Mais le cinéaste se considère avant tout comme un auteur et il n'était pas question pour lui de céder un pouce de terrain à sa liberté créative et à son désir profond d'aller contre les canons du genre.
Fuyant les fanatiques religieux et les forces de police, Roy (Michael Shannon), père de famille et son fils Alton (Jaeden Lieberher), se retrouvent les proies d'une chasse à l'homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. Mais quel est le mystérieux pouvoir d'Alton ?
Michael Shannon et Jaeden Lieberher
Dès la séquence d'ouverture où deux hommes retiennent un petit garçon, on est baigné dans une quotidienne étrangeté. La manière dont Jeff Nichols filme l'americana avec ses motels et ses routes dégage une profonde authenticité, accentuée par son souci constant de tourner dans des décors réels. Et la façon qu'il a de déstabiliser le spectateur, lui faisant croire qu'un duo de kidnappeurs est en réalité deux hommes qui tentent de protéger un enfant d'une menace invisible, est une nouvelle fois la preuve de son talent de cinéaste. Malgré le genre nouveau qu'il explore, Jeff Nichols convoque encore la famille, ici aux prises avec un être que l'on imagine surnaturel. Il nous raconte la quête absolue d'un père pour son fils, rejoint ensuite par sa mère persuadée qu'il n'a peut-être plus sa place parmi eux. La famille, la valeur refuge supposée qu'il faudrait fuir ? Décidément, Jeff Nichols aime bousculer les conventions.
Adam Driver
En tournant Midnight Special, il fait directement référence au cinéma de Steven Spielberg et John Carpenter. Mais ce n'est pas rendre service au cinéaste que de convoquer ces idoles car le merveilleux spielbergien de Rencontres du troisième type ou le romantisme naïf et désenchanté de Starman sont ici absents. Il est intéressant de comparer le film de Carpenter à celui de Nichols tant les similitudes sont nombreuses : un road-movie, un personnage de scientifique opposé à son gouvernement, un pouvoir extraterrestre. Mais à la différence de Carpenter, Nichols crée un scénario terriblement nébuleux où les personnages semblent n'être que des incantations. A l'image de celui interprété par Adam Driver à qui on demande : "Vous ne comprenez vraiment rien à ce qui se passe, hein ?" Nichols non seulement n'explicite rien mais ne donne pas le début d'une réponse, considérant que "ce n'est pas parce que le spectateur veut savoir qu'il doit savoir." Un mystère séduisant savamment entretenu qui finit par se retourner contre son auteur.
Car il serait malhonnête de parler d'absence de réponses audacieuse en n'évoquant pas le très problématique retournement de situation final qui, et ce n'est pas faire injure au cinéaste, est d'une accablante banalité, à la fois narrative et visuelle. Le mystère alors s'évanouit pour un propos beaucoup plus explicatif et prévisible. Starman n'est toujours pas loin mais là où Carpenter signait une fin émouvante, Nichols échoue à nous toucher malgré ce beau dernier plan lancé par Michael Shannon, son acteur fétiche. A la différence de son aîné qui ne cherchait jamais à se croire supérieur au genre auquel il appartenait, Nichols, lui, est tombé dans ce piège. En dépit de tous ceux qui veulent le fantasmer, Midnight Special n'est donc pas le chef d’œuvre tant désiré.
Antoine Jullien
Etats-Unis - 1h50 Réalisation et Scénario : Jeff Nichols Avec : Michael Shannon (Roy), Joel Edgerton (Lucas), Jaeden Lieberher (Alton), Kirsten Dunst (Sarah), Adam Driver (Sevier).
"Le plus grand film de science fiction JAMAIS réalisé." Une accroche à prendre au pied de la lettre car le Dune voulu, rêvé, imaginé par Alejandro Jodorowsky n'a jamais vu le jour. Une histoire de cinéma incroyable et fascinante racontée dans un passionnant documentaire, Jodorowsky's Dune, réalisé par Frank Pavich.
En 1974, le producteur Michel Seydoux propose au réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky, devenu un cinéaste culte depuis El Topo et La Montagne Sacrée, une adaptation du livre de Frank Erbert, Dune. Jodorowsky accepte et se lance dans une odyssée créative exceptionnelle. S'entourant des meilleurs dessinateurs et illustrateurs d'alors (Moebius, Chris Foss, Giger, le futur créateur d'Alien), il établit un livre de 3000 pages entièrement storyboardé afin de convaincre les studios hollywoodiens de le suivre dans l'aventure. Frileux à l'idée de s'engager dans un long métrage à 15 millions de dollars (une somme énorme pour l'époque), et surtout de travailler avec l'excentrique et incontrôlable Jodorowsky, ils refusent le projet mais ce fameux livre deviendra une référence incontournable et par la suite une source d'inspiration de nombreux grands films de science-fiction (Star Wars, Blade Runner, Matrix...).
Nourri de témoignages de tous ceux qui ont vécu de près ou de loin cette entreprise, le documentaire nous apprend mille et une anecdotes, de la composition du casting dément envisagé par Jodorowsky où l'on retrouvait pêle-mêle David Carradine en Leto Atréides, Orson Welles en Baron Harkonnen, Mick Jagger en Feyd-Rautha et Salvador Dali en Empereur Shaddam IV exigeant d'être payé 100 000 dollars la minute, à l'ambition visuelle démesurée du cinéaste qui imaginait le plan d'ouverture comme le plan séquence le plus long de l'histoire du cinéma, en passant par la musique signée Pink Floyd et Magma.
Dune deviendra bien un film dix plus tard, réalisé par David Lynch et qui a de nombreux détracteurs dont Jodorowsky lui-même qui s'était réjoui de son échec artistique et financier. Qu'en aurait-il été de l’œuvre du cinéaste chilien ? Nul ne le saura jamais mais ce documentaire laisse entrevoir un film prophétique et démiurgique dans lequel Jodorowsky voulait "ouvrir les esprits et créer quelque chose de sacré, de libre, avec une vision unique". Et qui devait durer 18h !
Nous avons rencontré Frank Pavich qui revient longuement avec nous sur les innombrables pépites de cet envoûtant fantasme de cinéphile.
Antoine Jullien
Etats-Unis - 1h30 Réalisation : Frank Pavich Avec : Alejandro Jodorowsky, Brontis Jodorowsky, Michel Seydoux, Chris Foss, Dianne O'Bannon, H.R. Giger, Jean-Paul Gibon.
Après son premier long métrage, Qu'un seul tienne et les autres suivront, qui laissait déjà augurer de belles promesses, la réalisatrice Léa Fehner monte d'un cran avec Les Ogres qui s'inspire très directement de l'histoire de sa famille. Soit une troupe de théâtre itinérant qui sillonne les routes de France. Grâce à cette cohorte de personnalités brindezingues, elle réalise une farandole joyeuse et grave, drôle et triste, riche d'une matière humaine qu'elle dévore avec un appétit de filmer très communicatif.
Ils ont mangé du théâtre et des kilomètres, apportant au public du rêve et du désordre. Ils sont une troupe soudée malgré les vicissitudes de chacun. Mais l'arrivée imminente d'un bébé et le retour d'une ancienne amante vont raviver des blessures que l'on croyait oubliées.
Qu'il est compliqué de filmer un groupe ! Léa Fehner réussit superbement ce tour de force, donnant une place à chacun d'entre eux, avec une fougue et une tonicité enivrantes. Une troupe si vivante qu'on voudrait suivre instantanément même si on ne partage pas forcément leur douce folie. Car les personnages sont tous joyeusement fêlés, inconséquents et violents parfois, amoureux aussi, et qui partagent une envie commune, celle de donner au public le temps de s'évader. La réalisatrice le capte dès la séquence d'ouverture où la caméra se glisse dans les coulisses pour mieux nous faire profiter de la scène. Jusqu'à l'accident qui va chambouler ce petit monde.
Adèle Haenel et Marc Barbé
Malgré sa profusion de protagonistes et d'intrigues, Léa Fehner ne se laisse jamais déborder par l'ampleur de son sujet. Elle aime tant filmer cette troupe de saltimbanques nourrie d'excès et de passions. Ici, les sentiments ne sont ni feutrés ni dissimulés, ils vous explosent à la figure comme des grenades dégoupillées et cette tension est le véritable moteur du film. Que ce soit lors d'une bataille de couscous qui dégénère ou du passage d'un troupeau de vaches envahissant, elle est toujours là et maintient l'attention du spectateur malgré les 2h23 de projection. La réalisatrice aurait certes pu éviter d'étirer certaines séquences mais la cohésion de son film en aurait souffert.
Elle sait diriger sa propre famille (François et Inès Fehner, eux-mêmes issus du théâtre itinérant), entourée d'un groupe d'acteurs exceptionnels, de Marc Barbé à Adèle Haenel en passant par Lola Duenas. Leurs éclats de voix agitent le film mais soudain le silence se fait dans une chambre de maternité. Une séquence magnifique, pudique, presque secrète, qui fête encore et toujours la vie. Des personnages, "des ouvriers de joie" comme ils se définissent, qui, malgré les épreuves, ont l'énergie de les dépasser par le rire et la danse. Une flamboyante célébration du spectacle des êtres menée tambour-battant.
Antoine Jullien
France - 2h23 Réalisation : Léa Fehner - Scénario : Léa Fehner et Catherine Paillé Avec : Marc Barbé (M Deloyal), Adèle Haenel (Mona), François Fehner (François), Inès Fehner (Inès), Lola Duenas (Lola).
Et si l'homme n'avait jamais marché sur la lune ? Cette idée saugrenue a donné lieu à de nombreuses théories du complot qui pullulent depuis des décennies. Un documentaire de William Karel, Objectif Lune, nous a même fait croire que le grand Stanley Kubrick avait été chargé par le gouvernement américain de tourner un faux alunissage dans le plus grand secret. Pour son premier long métrage, le réalisateur Antoine Bardou-Jacquet, connu jusqu'à présent pour ses publicités, reprend l'idée à son compte avec un manque d'esprit de sérieux jouissif et revigorant.
Nous sommes en juillet 1969. L'homme s'apprête à poser le premier pas sur la Lune. Tom Kidman (Ron Perlman), l'un des meilleurs agents de la CIA de retour du Vietnam, est envoyé à Londres pour rencontrer Stanley Kubrick afin de le convaincre de filmer un faux alunissage au cas où la mission Apollo 11 échouerait. Croyant tombé sur le manager de Kubrick, Kidman lui confie une mallette de billets afin qu'il puisse mettre en œuvre cette étonnante commande. Sauf que sans le savoir, il vient de donner tout cet argent au manager raté d'un groupe de rock hippie (Rupert Grint).
Ron Perman et Rupert Grint
Moonwalkers nous procure une intense jubilation qui s'accroit au fur et mesure d'une intrigue contrariée par les hallucinogènes. Antoine Bardou-Jacquet recrée l'ambiance psychédélique propre aux sixties avec une ferveur communicative et une surprenante violence graphique. Le soin méticuleux apporté à la récréation de l'époque témoigne d'un véritable savoir faire qui n'est jamais clinquant ou ostentatoire, loin d'une esthétique publicitaire qu'on aurait pu redouter. Et le fantôme de Kubrick plane sur le film comme une ombre bienveillante qui verrait d'un bon œil les emprunts successifs à ses musiques de films les plus célèbres.
Ron Perman et Rupert Grint composent un duo d'antagonistes qui fonctionne à merveille, le premier étant bien servi par un personnage de colosse traumatisé par les fantômes du Vietnam qui va découvrir tardivement les joies du LSD et les envies libertaires de la nouvelle génération. Autour d'eux, on retrouve une galerie de personnages particulièrement gratinée, du cinéaste bedonnant qui aime se filmer rebondissant pendant des heures au faux Kubrick en permanence défoncé. Sous ses airs de comédie fun et décomplexée, Moonwalkers réveille une période où la liberté de créer semblait sans limite. Une illusion sans doute, comme le trip délirant vécu par Ron Perlman, mais grâce à l'entreprise facétieuse menée par ces deux énergumènes, on aura eu envie d'y croire. Le temps d'un film.
Antoine Jullien
France / Grande-Bretagne - 1h37
Réalisation : Antoine Bardou-Jacquet - Scénario : Dean Craig
Avec : Ron Perlman (Tom Kidman), Rupert Grint (Jonny), Robert Sheehan (Leon), Eric Lampaert (Glen).