mercredi 22 février 2012

Cheval de guerre


Une anecdote résume à elle seule la place de Steven Spielberg dans l'inconscient collectif : à la fin de Cheval de Guerre, une petite fille dans la salle a éclaté en sanglots. Trente ans auparavant, les jeunes spectateurs qui découvraient E.T. se trouvaient dans le même état d'émerveillement, emportés par une émotion inaltérable. Durant toutes ces années, Steven Spielberg a bel et bien su conserver son génie, le terme n'est pas galvaudé, en exerçant ses talents de magicien du septième art. 

Cheval de Guerre relate l'amitié entre un jeune fermier, Albert et le cheval qu'il a dressé, Joey. Séparés aux premières heures de la première guerre mondiale, Joey est enrôlé dans l'infanterie britannique. L'animal va changer la vie de tous ceux dont il croisera la route : soldats anglais, combattants allemands et même un fermier français (Niels Arestrup) et sa petite-fille...


Spielberg n'a jamais eu peur des défis et celui consistant à prendre un cheval comme héros l'a manifestement inspiré. Ne cédant pas aux pièges de l'anthropomorphisme, il ne commet pas l'erreur de rendre l'animal trop humain mais arrive à faire rejaillir une sensibilité chez tous les protagonistes qu'il rencontre. Le cheval devient le reflet de la condition humaine, à l'image de ce plan où la petite fille se reflète dans l'oeil de l'animal. A contratrio de son film précédent, le cinéaste utilise peu la technologie numérique, faisant ainsi pleinement confiance à la force de sa mise en scène. 

Steven Spielberg sur le tournage de Cheval de Guerre 

Cependant, Spielberg adopte une narration inédite dans sa filmographie en filmant son récit selon plusieurs points de vue, structuré en épisodes regroupant une histoire plus vaste. Les personnages apparaissent et disparaissent au gré des péripéties de l'intrigue et à mesure que la violence du conflit s'accroît. Une violence que le cinéaste ne cherche pas à édulcorer mais qu'il met subtilement hors champ. N'ayant plus rien à prouver après avoir réinventé la manière de représenter la guerre dans Le Soldat Ryan, Spielberg déroule son majestueux classicisme, riche en morceaux de bravoure. Des scènes marquent durablement nos mémoires comme la mort du capitaine de l'armée qui révèle un art du montage certain et la folle chevauchée de Joey dans le No Man's Land, un moment épique d'une puissance cinématographique exceptionnelle. 

Si Spielberg évoque les valeurs de courage et de sacrifice qui lui son chères, amplifiées par le lyrisme de la musique de John Williams, il demeure tourmenté par la mort qu'il filme moins crûment mais qui hante l'ensemble du film. Des ailes du moulin qui nous cachent l'exécution de jeunes allemands aux tranchées emplies de boue et de cadavres, le cinéaste n'idéalise pas un monde, se servant du cheval comme d'une métaphore de la perte de l'innocence. Il ne peut donc pas être jugé coupable de naïveté car il s'agit avant tout d'une fable qui nous interpelle sur les horreurs de la guerre dans il laquelle il se permet, au milieu du chaos, une magnifque séquence fraternelle, d'une épure admirable, hors de toute tentation lacrymale. A la vue des derniers plans plongés dans un crépuscule rougeoyant, on est soudain ému de constater à quel point Spielberg refuse les modes afin de creuser son sillon en s'approchant un peu plus près de l'un de ses maîtres, John Ford. Dans L'homme qui tua Liberty Valance, le rédacteur en chef du journal avait cette fameuse réplique : "Dans l'Ouest, quand la légende dépasse la réalité, on imprime la légende." Spielberg en est devenu une, assurément. 

Antoine Jullien

Retrouvez l'Abécédaire Spielberg ICI.

mercredi 15 février 2012

La dame de fer


Après J. Edgar Hoover, une autre personnalité politique incontournable se retrouve sur les écrans. Pas n'importe laquelle puisqu'il s'agit de Margaret Thatcher, l'une des figures les plus controversées du XXème siècle, haïe ou célébrée. Meryl Streep a trouvé là une nouvelle occasion de parfaire son talent avec une performance comme elle les affectionne. Mais en filmant Thatcher âgée et diminuée se remémorant les grandes étapes de sa vie, la réalisatrice Phyllida Loyd (Mamma Mia!) était-elle la mieux à même de dépeindre une figure aussi spéciale ? Le résultat nous pousse à répondre par la négative. 

On ne peut évidemment pas évoquer le film sans parler d'abord de Meryl Streep qui accapare tous les ports de l'image. Il ne faudrait pas non plus dénigrer la prestation de cette immense actrice sous prétexte que la personnalité qu'elle incarne n'ait pas notre sympathie. Dans la partie où la comédienne est grimée en Thatcher âgée, l'actrice impressionne une fois de plus et évite les procès en indignité malgré la caméra pataude de sa réalisatrice. Elle subjugue par ce regard évaporé, cette démarche légèrement hésitante, ce rictus un peu pincé. Il est difficile de trouver une comédienne qui ait un tel pouvoir d'incarnation sans qu'on puisse déceler le moindre artifice. 


Cela est moins vrai dans les flashback la montrant déterminée à tordre le cou aux politiciens conservateurs de son camp qui ne voient pas d'un bon oeil une femme piétiner leurs plates bandes. Mais le but caché de l'entreprise, à savoir la réhabilitation de Thatcher, se fait jour à mesure que l'interprétation de Streep vire à la femme incomprise et autoritaire pour le bien de son peuple dont la fermeté est le symbole du courage et de l'abnégation. La comédienne se met à épouser sans relâche le point de vue de son personnage et la distance qu'elle aurait du émettre disparaît sous les tonnes de maquillage. 

Si le film ne convainc pas, c'est qu'il n'a tout simplement pas grand chose d'intéressant à nous raconter. La médiocre construction scénaristique qui prend une personnalité sortie du pouvoir, dans son cadre intime, égrenant ses succès et ses échecs avec l'intervention intermittente de son fantôme de mari produit les mêmes effets que le film de Clint Eastwood, à savoir évacuer la dimension historique et politique de son sujet. Mais Phyllida Loyd n'est pas Eastwood et l'élégant classicisme de l'un devient dans les mains de la réalisatrice un pudding indigeste sans aucun point de vue, se contentant d'accumuler des chromos délavés. Si l'auteur n'a rien à nous dire sur son protagoniste, alors le spectateur se désintéresse vite de ce qui se passe à l'écran, non pas parce que le film veut positiver l'action discutable de Margaret Thatcher mais bien parce qu'il ne lui donne aucune substance. Le biopic a décidément du plomb dans l'aile ! 

Antoine Jullien

La Désintégration


Intituler son film La Désintégration ne manque pas d'audace lorsqu'il s'agit d'évoquer l'immigration française. Un sujet pouvant prêter à toutes les polémiques que la rigueur de Philippe Faucon exclue de facto. Le réalisateur s'est installé au coeur d'une cité lilloise pour raconter la trajectoire d'individus pris dans le piège de l'obscurantisme. Un parcours édifiant et terrifiant qui pose question. 

Ali, Nasser et Hamza, âgés d'une vingtaine d'années, font la connaissance de Djamel, dix ans de plus qu'eux. Habile manipulateur, il endoctrine peu à peu les trois garçons avant de les entraîner vers une destinée terroriste irréversible. 

Rashid Debbouze 

Philippe Faucon explore la conséquence la plus tragique du sentiment de rejet en filmant des jeunes gens influençables qu'un esprit retors va peu à peu faire sortir de la légalité. Dans un premier temps, Ali (interprété par Rashid Debouzze) veut trouver du travail et mener une vie stable mais les barrières s'accumulent et le jeune homme tombe alors dans un terrible cercle vicieux. Philippe Faucon ne perd pas de temps et dans une durée courte (1h20) raconte un basculement qui paraît cependant trop rapide. Ce relatif manque de crédibilité se retrouve aussi dans le personnage de Djamel qui semble réciter son texte. La faute à un casting composé essentiellement d'acteurs non professionnels qui manquent parfois de conviction. 

Evitant le mieux possible les clichés, Philippe Faucon entoure Djamel de son frère et de sa soeur qui sont dépeints comme des réussites de l'intégration. Le cinéaste a le mérite de ne pas tomber dans un tableau complaisant et uniquement négatif de la société tout en se défendant de juger ses personnages en montrant peu à peu l'embrigadement idéologique dont vont ils êtres d'abord les victimes avant d'en être les exécutants. Pour pallier le manque de moyens évident, le cinéaste opte pour une caméra numérique impersonnelle et pour le hors-champ, en particulier dans les dernières séquences. Mais le cri final de la mère d'Ali " Ils me l'ont tué" soulève soudainement une réelle ambiguité amplifiée par l'utilisation douteuse des images du conflit israélo-palestinien. Si Philippe Faucon filmait l'escalade dans la violence et la culture de la haine avec un certain recul, il finit par les expliciter et prend ainsi le risque de légitimer les actes de ces jeunes gens. Un point de vue équivoque qu'illustre un propos schématique et didactique que le cinéaste avaient réussi à éviter. 

Antoine Jullien

La Taupe


Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? John Le Carré, le célèbre auteur de romans d'espionnage, lui-même ancien agent du MI6, aime à parfaire cet adage au point que ces livres deviennent de véritables rébus qu'il est parfois difficile de déchiffrer. Tomas Alfredson, le talentueux cinéaste de Morse, a sans doute été attiré par cet aspect de l'univers de l'écrivain. Il en profite ainsi pour mettre sa science de la mise en scène au coeur d'une intrigue tortueuse qui voit ressurgir les fantômes de la Guerre Froide. Mais l'exercice peut comporter quelques risques qu'Alfredson n'esquive pas toujours. 

1973. Suite à une mission ratée en Hongrie, le patron du MI6 (John Hurt) se retrouve sur la touche avec son fidèle lieutenant, Georges Smiley (Gary Oldman). Pourtant, celui-ci est bientôt réengagé sur l'injonction du gouvernement qui craint qu'une taupe soviétique se cache au sommet du Circus, le siège des services secrets britanniques. Epaulé par le jeune agent Peter Guillam, Smiley va tenter de débusquer la taupe mais il est rattrapé par ses anciens liens avec un redoutable espion russe, Karla. 

Gary Oldman

Le rideau de fer semble s'être à nouveau abattu à l'entame de La Taupe : décors gris, costumes ternes, lunettes carrées, tout le décorum de cette époque est minutieusement reconstitué par Tomas Alfredson. Une récréation visuellement splendide où chaque détail présent à l'image parle au spectateur de même que cette mise en scène très géométrique de l'espace qui interpelle et qui confirme les espoirs placés en un cinéaste pourtant étranger à l'atmosphère britannique. Un suédois au cœur des secrets d'alcôves de Sa Majesté représentait d'ailleurs le principal attrait de cette nouvelle transposition des pérégrinations de Georges Smiley après une série télévisée très connue en Grande Bretagne où l'espion avait les traits d'Alec Guiness. 

Colin Firth

Mais cette étrangeté apporte aussi une profonde distanciation qui met plus d'une fois le spectateur au bord de la route. On ne peut pas reprocher à Tomas Alfredson de faire "travailler" le public mais il observe ce jeu de dupes en complexifiant à outrance une histoire alambiquée sans qu'à un seul instant il en définisse réellement les enjeux. Et là est le nœud du problème. Pour quelle raison tourner aujourd'hui un film d'espionnage au temps de la guerre froide ? On ne voit pas très bien pourquoi Tomas Alfredson s'est lancé dans ce projet au delà du brillant exercice de style. Et s'il s'agissait d'évoquer de manière réaliste la vie des agents secrets, le film arrive après des chefs d’œuvres (L'Affaire Cicéron, Les 3 Jours du Condor, Conversation secrète) et des films plus récents qui ont dépouillé le personnage de l'espion de son côté glamour et héroïque (Raisons d'état, Munich).

Malgré la qualité des interprètes, Gary Oldman en tête, le film souffre surtout d'un déficit d'incarnation. Des figures, spectres d'un temps cinématographique révolu, se débattent au milieu des complots et des trahisons mais le cinéaste ne leur donne pas de chair. Ses illustres prédécesseurs, eux, posaient des conflits et des problématiques humains qui semblent ici totalement échapper à Tomas Alfredson. Si le cinéaste délivre un "thriller" aux contours fascinants, il n'en demeure pas moins relativement vain, subissant de sérieuses chutes de régime au milieu du gé. A trop vouloir impressionner son monde, le réalisateur en a oublié l'essentiel : l'émotion, au sens très large du thème, qui est cruellement absente. 

Antoine Jullien


mercredi 1 février 2012

Another happy day


Famille, je vous hais. Un refrain que de nombreux cinéastes ont repris à leurs comptes. Fils du célèbre réalisateur Barry Levinson (Rain Man, Sleepers...) Sam Levinson, 26 ans, croque avec férocité une tribu qui semble être la sienne. Si pour son premier essai, il n'évite pas certaines maladresses, il nous saisit par intermittence dans des envolées où la méchanceté le dispute à la jalousie effrénée. 

Lynn débarque chez ses parents pour le mariage de son fils aîné, Dylan. Elle est accompagnée de ses deux plus jeunes fils, Ben et Elliot, paumé et prompt à mélanger drogues, alcool et médicaments. La réunion va s'avérer bien compliquée, avec grands parents réac, tantes médisantes sans compter le premier mari de Lynn qui arrive flanqué de sa nouvelle compagne tyrannique. 

Jeffrey DeMunn, Ellen Barkin et Ezra Miller

Les jeunes cinéastes prennent parfois le risque d'être taxés de petits malins. C'est le sentiment qui domine pendant la majeure partie d'Another Happy Day. Le film déploie son cruel jeu de massacre avec une ironie distanciée personnifiée par Ezra Miller, le fils de Lynn, inoubliable dans le terrifiant We need to talk about Kevin. Il semble être le double du cinéaste et s'amuse à compter les points entre répliques vachardes et multiples coups bas. Malgré ce cynisme auto-satisfait, le sujet du film se révèle bien plus amer qu'on ne l'envisageait au départ. Une famille où personne n'a d'attention pour l'autre, dans laquelle chacun, en manque d'affection, se réfugie dans ses problèmes personnels. Le réalisateur joue sur le rôle de présumée victime de Lynn qui a du dans le passé abandonner son foyer pour éviter les coups de son mari et ainsi se mettre sa famille à dos. Mais ce personnage a un tel besoin de reconnaissance qu'il en devient vite insupportable. 

On a l'impression tenace que tous les protagonistes sont réduits à des rats de laboratoire par un cinéaste qui ne leur prêtent aucune considération véritable. Une telle violence dans les rapports humains secoue mais finit par lasser alors que ces personnages névrosés arrivent néanmoins à dégager une forme d'empathie, et cela grâce aux comédiens, tous remarquables, de Demi Moore en belle-mère méprisante à Ellen Barkin en femme aux abois constamment au bord des larmes. Elles font de ces archétypes des êtres à la sensibilité à fleur de peau, où les supposés vilains peuvent se révéler humains la scène suivante. Dans les dernières séquences, le règlement de comptes s'essouffle et Sam Levinson amène alors enfin un peu de tendresse dans ce monde de brutes. Il était temps. 

Antoine Jullien