mardi 8 mars 2011

Avant l'aube


Au cinéma, tout est affaire de décor. Le réalisateur Raphaël Jacoulot a situé son intrigue au coeur des Pyrénées, à la frontière avec l'Andorre. Ce lieu d'un blanc immaculé, fouetté par la neige et le vent, est une belle métaphore des soubresauts que subissent les protagonistes d'Avant l'aube. Soit Jacques, un directeur d'hôtel prenant sous son aile Frédéric, un jeune en réinsertion qui va devenir son coursier. Une relation de confiance qu'un très lourd secret pourrait faire vaciller... 

Une histoire de famille, de mensonge, de veulerie... Tout cela réunit dans un scénario remarquablement ciselé par le réalisateur et sa co-scénariste Lise Macheboeuf qui ont su développer deux personnages intéressants sur le papier prenant une réelle épaisseur humaine grâce à leurs interprètes. Vincent Rottiers, étoile montante du cinéma français, révélé dans Je suis heureux que ma mère soit vivante et Qu'un seul tienne et les autres suivront, marque une nouvelle fois de sa présence animale où la colère se dispute à l'envie. Car ce jeune homme va peu à peu goûter au luxe de l'établissement, attiré par l'aisance de Jacques et de sa famille. Une ascension sociale que Raphaël Jacoulot, par petites touches, rendra illusoire.

Jean-Pierre Bacri et Vincent Rottiers

Jacques est un homme ambigu, se prenant soudain d'affection pour le jeune homme tout en le manipulant en douceur. Malgré sa relation conflictuelle avec son fils, il est prêt à tout pour garder les apparences même face une enquêtrice digne de Colombo, maladroite et constamment enrhumée (savoureuse Sylvie Testud). Elle va pourtant s'avérer une épuisante fouineuse et mettre les nerfs de Jacques à vif. Jean-Pierre Bacri apporte à son personnage un mélange de séduction et de lâcheté, sans cesse sur le fil entre la sincérité réelle et le calcul personnel. 

Raphaël Jacoulot, dans la tradition française, se rapproche d'un Simenon avec cette étude de caractères mêlée à une intrigue policière. Sa mise en scène, précise, nous baigne dans une atmosphère où l'on se sent bien, comme les clients de cet hôtel de luxe heureux de lire leur journal à l'heure du petit déjeuner. Mais ce vernis cache l'hypocrisie du rapport de classes et la bombe à retardement sociale qui est prête à exploser. Les dernières images laissent le spectateur sur un goût amer, attristé que justice n'ait pas été rendue mais soulagé par la dernière réplique de Sylvie Testud lancée à Frédéric : "T'inquiètes pas, va !"


Antoine Jullien



DVD et Blu-Ray disponibles chez TF1 Vidéo

Never let me go


Depuis l'enfance, Kathy, Ruth et Tommy sont pensionnaires dans un établissement idyllique de l'Angleterre. En apparence. Car les trois enfants vont rapidement découvrir qu'ils sont en réalité destinés à devenir des donneurs d'organes. A travers trois époques (les années 60, 80 et 90), les amours qui relient ces trois personnages vont se confronter au sacrifice et à la mort. 

Never let Me Go est l'adaptation du roman de Kuzuo Ishiguro, Auprès de moi toujours. Ce romancier britannique d'origine japonaise avait écrit Les Vestiges de Jour porté à l'écran par James Ivory en 1993. On retrouve les mêmes thèmes : le renoncement de soi, les amours empêchés, une vision intemporelle de l'Angleterre. Mark Romanek, auteur d'un premier long métrage angoissant (Photo Obsession), avait la lourde tâche de transposer cette histoire déroutante qui se déroule dans un monde parallèle. Une science-fiction décalée, souterraine, que le cinéaste traite avec l'épure nécessaire. 

Carey Mulligan, Keira Knightley et Andrew Garfield

Le destin des trois personnages semble, dès les premiers instants, inéluctable. Le chemin qui les conduit vers la mort est marqué du sceau du fatalisme. Dans la première partie, à l'internat, Mark Romanek filme les non-dits, les silences qui intriguent le spectateur. Ce pensionnat gardera une bonne part de ses mystères mais lorsque le sacrifice de ces enfants se révèlera à nous, le film, au lieu de heurter ce dessein funeste, accompagnera Kathy, Ruth et Tommy vers leur marche mortifère.

Le film est déconcertant car il échappe aux conventions imposées par une telle histoire. En effet, à aucun moment le récit ne vient davantage éclairer les conditions du programme de donneurs ni les raisons de ce sacrifice. Sans rien expliciter, Mark Romanek réalise un film dérangeant d'une tristesse abyssale qui voit trois destinées ne pas concrétiser leurs rêves d'amour. C'est finalement le grand sujet du film, une histoire de sentiments contrariée demeurant le seul moyen de lutte de personnages incapables de se révolter.  Une musique douloureuse que le cinéaste arrive par moments à rendre plus lumineuse en filmant l'Angleterre des Cottages, paisible en apparence, feignant de protéger les jeunes adultes de la tragédie à venir. Mais ce beau film a aussi les défauts de ses qualités. Car le réalisateur s'est réfugié dans un drame intimiste en n'osant pas s'emparer des grandes thématiques que le sujet exigeait, la morale et l'éthique étant gommées par la profonde humanité des personnages. Un choix courageux mais timoré.

Antoine Jullien

mercredi 2 mars 2011

Jewish Connection / Les femmes du 6ème étage


Jesse Eisenberg est l'acteur qui monte. Nommé aux Oscars pour The Social Network, le jeune comédien campe un juif orthodoxe dont le destin semble tout tracé : reprendre la boutique de son père, devenir rabbin et se marier à la jeune fille qu'on lui a promise. Mais il refuse cette destinée imposée et se voit proposer le transport de pilules d'ecstasy aux Pays-Bas. Sensible à cet argent facile, il va très vite devenir la tête pensante d'un vaste réseau qui va écouler jusqu'à un million de pilules avant que leurs "mules" ne se fassent arrêter à l'aéroport. 

Jewish Connection est inspiré d'une histoire vraie qui a eu lieu à la fin des années 90. Pour son premier long métrage, le réalisateur Kevin Asch s'en est servi pour raconter un roman d'apprentissage. Le héros est tenaillé entre sa confession et la rigueur de la religion. Par naïveté, il va peu à peu se défaire de son emprisonnement familial et ainsi se confronter au monde de la drogue. Une émancipation amorale que le cinéaste filme avec sobriété sans copier outrageusement ses illustres modèles. On pense beaucoup à Scorsese, à James Gray également pour la description minutieuse de cette famille juive avec ses rites et ses dogmes. Si l'intrigue policière n'est pas suffisamment traitée et si la tension et l'engagement font défaut, la partie parentale est de loin la plus réussie. Même si l'on a du mal à imaginer que les trafiquants aient réussi à amadouer leurs "mules" aussi facilement, en leur faisant croire qu'il s'agissait de simples médicaments, Jewish Connection est un film d'atmosphère assez prenant et superbement photographié qui confirme les espoirs portés en Jesse Eisenberg. 




Les femmes du 6ème étage du Philippe Le Guay est un film charmant. Sans ironie aucune, voilà le meilleur qualificatif pour encourager les spectateurs à venir assister à la transformation de Fabrice Luchini, agent de change rigoureux et austère, en libertaire adepte des bonnes espagnoles. 

L'action se situe au début des années 60 dans une France gaulliste ronflante et sclérosée. Philippe Le Guay parle de ce qu'il connaît et certains détails ne trompent pas. L'importance de la cuisson de l'oeuf coq de Monsieur, l'emploi du temps "épuisant" de Madame, le cinéaste épingle gentillement une bourgeoisie figée dans ses traditions. La joliesse des décors et des costumes concourent à créer une atmosphère surannée que les espagnoles vont mettre sans dessus dessous. 

Le cinéaste a réalisé un conte lumineux en évitant le mieux possible les clichés et la caricature. Il évoque l'immigration, la place des femmes dans la société avec un positivisme qui gagne rapidement le coeur du spectateur. Il aurait pu tomber dans le folklore facile ou le misérabilisme mais la conviction des comédiennes ibériques empêchent le film de sombrer dans ces travers. De Carmen Maura, impériale, à Natalia Verbeke, nouvelle venue pleine de charme, elles apportent une douce folie qui fait contrepoids à la politesse empruntée de Fabrice Luchini. Le comédien, en retenue, donne sa petite musique à l'ensemble et le couple qu'il forme avec Sandrine Kiberlain donne quelques séquences bien senties. Mais au bout des terres espagnoles, le film se heurte aux cailloux du formatage consensuel. Pas une erreur d'aiguillage, pas un bouleversement ne viennent pertuber un scénario sans aucune surprise. C'est la qualité et le défaut du film, nous avoir offert un divertissement agréable et léger qui ne risque pas de laisser des traces indélébiles dans notre mémoire cinéphilique.

Antoine Jullien

La bella gente


La générosité peut se retourner contre vous. Telle est la morale de La bella gente, le deuxième long métrage de l'italien Ivano de Matteo, inédit dans son pays. Un couple d'intellectuels romains, Susanna et Alfredo, vient passer les vacances dans leur maison de campagne. Un jour, Susanna voit une jeune prostituée se faire maltraiter par un homme au bord de la route. Choquée, elle convainc son mari de la recueillir chez eux. Mais l'apparition de la jeune fille va bouleverser la vie familiale au point de malmener les grands idéaux de Susanna. 

Sur le même thème, l'étranger que l'on accepte avant qu'il ne devienne une menace, Anne Le Ny en avait fait une comédie acide et cruelle dans Les Invités de mon père. Ivano de Matteo a opté pour un traitement plus dramatique de l'affaire. Sous la chaleur écrasante de ce petit village du sud de l'Italie, il filme une famille de bobos quinquagénaires en apparence harmonieux et paisible, s'aimant "comme il y a trente ans". L'impulsivité de Susanna, son désir soudain de sauver la jeune prostituée partaient certainement d'une bonne intention. Mais le cinéaste la fait subtilement dériver à mesure que les problèmes engendrés par la présence de cette jeune fille s'accumulent. Car la prostituée a le malheur de sortir de son cadre strict de victime silencieuse en s'émancipant avec le fils de la famille incarné par Elio Germano (prix d'interprétation à Cannes pour La Nostra Vita). L'hypocrisie de cette bourgeoisie aux valeurs morales irréprochables éclate au grand jour. La stabilité familiale vacille, les certitudes s'effondrent et la nature humaine reprend ses droits. Ivano de Matteao montre très justement ce basculement prévisible mais néanmoins intéressant à observer. Car la jeune fille devient le jouet de tous ces "gens biens", victime de la jalousie, de la veulerie et de la lâcheté humaine. 

Le trait est parfois appuyé sur les personnages secondaires un peu stéréotypés (le couple d'amis inculte et vulgaire, la belle fille jalouse, le fils immature) mais la tension monte crescendo jusqu'au final attendu et inéluctable. On pourra reprocher au cinéaste de prendre ouvertement parti pour la victime et ainsi condamner sommairement le couple, en premier lieu Susanna. Mais la modestie de la mise en scène qu'on aurait imaginée plus incisive sert en réalité le propos et accompagne doucement cette fausse bienveillance qui cache des dessous moins nobles, où les gestes les plus anodins ont des répercussions dramatiques. Bénéficiant d'une interprétation remarquable (notamment Monica Guerritore), La bella gente, malgré ses quelques défauts (on ne sait rien de cette jeune fille), mérite qu'on se glisse subrepticement au coeur d'un malaise de plus en plus prégnant.

Antoine Jullien

mardi 1 mars 2011

Mort d'Annie Girardot


Annie Girardot est décédée hier des suites de la maladie d'Alzeihmer à l'âge de 79 ans. Révélée en 2006 par sa famille, la maladie galopante avait peu à peu fait oublier l'actrice aux 3 Césars et 2 Molières. Il suffit de se replonger dans sa carrière pour mesurer à quel point la popularité d'Annie Girardot était intacte. 

Après son passage au Conservatoire puis à la Comédie française, elle débute sa carrière cinématographique en compagnie des cinéastes de la "qualité française" (appellation méprisante que l'on doit aux réalisateurs de la Nouvelle Vague) : Le Chanois, Grangier, Delannoy, Boisrond, De La Patellière. En 1960, elle est consacrée grâce à Rocco et ses frères de Luchino Visconti dans lequel est campe une magnifique et déchirante Nadia. Tournant beaucoup durant les années 60, sa popularité grandissante connaîtra son apothéose au début des années 70. Une décennie qui verra s'enchaîner les triomphes à un rythme effréné : Erotissimo, Elle boit pas, elle fume pas, elle drague pas mais elle cause, La vieille fille, Docteur Françoise Gailland (qui lui vaut son premier César), La Zizanie, le diptyque Tendre Poulet - On a volé la cuisse de Jupiter. Mais c'est en 1971 qu'elle connaît son succès le plus fulgurant avec Mourir d'aimer d'André Cayatte. Professeur très engagée durant les révoltes de 68, elle tombe follement amoureuse de l'un de ses élèves avant que les parents de ce dernier ne porte plainte et la renvoie en prison. Inspiré d'une histoire vraie qui avait défrayé la chronique, le film réunira près de six millions de spectateurs dans les salles. 

Au début des années 80, la carrière d'Annie Girardot s'étiole et les rôles se font de plus en plus rare. Une traversée du désert qui prendra fin un soir de février 1996 lors de la cérémonie des Césars. Primée pour Les Misérables de Claude Lelouch, elle arrive sur la scène bouleversée, en larmes. Recevant  ce trophée inespéré, l'actrice dit alors ces quelques mots inoubliables  : "Je ne sais pas si j'ai manqué au cinéma français mais à moi le cinéma français m'a manqué, follement, douloureusement, éperdument. Votre témoignage, votre amour me font penser que peut-être, je dis bien peut-être, je ne suis pas encore tout à fait morte". 


César 1996 du meilleur second rôle pour Les Misérables 

La comédienne reprendra goût au théâtre dans Madame Marguerite et au cinéma dans La Pianiste de Michael Haneke (son dernier grand rôle), terrifiante en mère possessive d'Isabelle Huppert. Ces dernières années, Annie Girardot avait fait quelques apparitions dans Caché et Je préfère qu'on reste amis avant d'être définitivement rattrapée par la maladie. Star accessible et spontanée, au caractère bien trempé, l'actrice a évolué dans des registres divers, passant de la comédie au drame avec le même naturel. Une personnalité forte du cinéma français qui nous quitte. Laissons-lui la dernière réplique. 

Extrait de Rocco et ses frères de Luchino Visconti.