jeudi 6 novembre 2014

Interstellar

 
Les (rares) spectateurs qui auront la chance de découvrir Interstellar projeté en pellicule (le film a été tourné en Imax 70 mm) vivront cette expérience comme une madeleine de Proust, les ramenant dans des temps immémoriaux où la texture du 35mn émerveillait nos pupilles. Christopher Nolan croit fermement à la suprématie de la pellicule et l'impose contre les modes numérisées. Il ne s'agit pas là d'une coquetterie d'auteur mais bel et bien d'une vision de cinéaste. A l'opposé de la révolution technologie qu'a pu représenter Gravity, Interstellar aspire plutôt à devenir le 2001 du XXIème siècle. Mais comparer les deux films risque bien de desservir l’œuvre de Christopher Nolan.

De quoi veut nous parler le cinéaste en embarquant Matthew McConaughey dans ce voyage aux confins du cosmos ? Il plante d'emblée le décor, une campagne typiquement américaine qui se meure faute de nourriture suffisante et d'une pollution galopante. Ces tempêtes de poussière qui mettent à mal le peu d'écosystème qui reste à notre planète obligent les ingénieurs de la Nasa à trouver une solution. Matthew McConaughey, qui interprète un ancien pilote reconverti en agriculteur, se voit confier une mission périlleuse : partir à la recherche d'un trou de verre, situé à proximité de Saturne, afin d'explorer d'autres planètes habitables. La survie de la Terre en dépendra. 

Matthew McConaughey, Anne Hathaway et David Gyasi

On aime avec quelle manière Nolan dépeint cette ruralité si familière dans le cinéma américain, façonnée dans un beau classicisme. Le choix déchirant qui va conduire cet homme à quitter ses enfants pour le bien de l'humanité est traité sans pathos, et les échanges parfois houleux qu'il a avec sa fille émeuvent le plus souvent. Et puis "l'ultimate trip" commence. On sent bien à cet instant que Nolan ne va pas chambouler le film de science fiction de fond en comble, du moins pas formellement. Des images d'expéditions spatiales déjà vues ailleurs agrémentent la première partie du métrage mais le cinéaste les réalisent avec une telle suprématie qu'elles n'en demeurent pas moins fascinantes. Et l'utilisation du son, ou plutôt son absence, renforce cette impression. 


Plus le voyage dans la galaxie progresse et plus les questions fondamentales envahissent tous les ports d'Interstellar. Christopher Nolan et son frère, Jonathan, ont travaillé leur scénario selon les travaux du physicien théoricien Kip Thorne. Des sujets tel que la gravité et la relativité sont au cœur du film et la course effrénée contre l'espace-temps est le ressort majeur de l'intrigue. À des années lumières de la Terre, Mathew McConaughey voit le temps défiler et ses enfants grandir alors que lui-même n'a pas changé d'apparence. De ce bouleversement temporel naît la plus belle séquence du film lorsque le personnage voit, sur son écran d'ordinateur, sa fille devenue adulte se confier à lui. La dimension sacrificielle de son geste nous explose alors au visage : il aura perdu ses enfants pour le bien de l'humanité. 

Mais l'héroïsme chez Nolan est sans cesse contrarié et la quête d'un avenir meilleur va devenir illusoire et se transformer en méditation douloureuse sur notre place dans l'univers. La sublime musique d'Hans Zimmer, qui signe l'une des meilleures partitions de sa carrière, accompagne magnifiquement les destinées de notre espèce. Alors que ce périple interstellaire se suffisait presque à lui-même, le cinéaste le fait s'alterner avec notre présent terrestre (ou proche futur, c'est selon). Une idée qui trouvera sa pertinence à la fin du récit mais qui demeure boiteuse et bien éloignée du caractère originel de 2001 : l'odyssée de l'espace. 

Christopher Nolan

Nolan ne s'en est jamais caché, il tient le chef d’œuvre de Stanley Kubrick comme l'un des plus grands films de l'histoire du cinéma et le parallèle entre les deux films est tentant, de part certains éléments du scénario (le robot TARS ressemble étrangement au monolithe noir), plusieurs péripéties (l'astronaute qui ne peut plus rentrer dans la station spatiale) jusqu'au trip final qui nous fait entrer dans une nouvelle dimension. Mais il existe une différence majeure entre les deux films : le mystère. A contrario de Kubrick, Nolan utilise sans cesse un discours scientifique très érudit dans le but d'affirmer des thèses résolument passionnantes mais qui demeurent presque insondables, sauf pour des esprits très éclairés. Ce verbiage finit par anesthésier le film alors que le silence de l'espace suffisait à Kubrick pour nous captiver. Et cette logorrhée scientifique sert aussi de prétexte au réalisateur à des rebondissements scénaristiques majeurs très discutables, notamment dans la dernière partie du film.

On ne peut que louer l'immense ambition de Christopher Nolan, le fait d'imposer à un public habitué aux blockbusters décérébrés un film réflexif qui ne prenne pas le spectateur par la main. Mais la statue de démiurge que se forge peu à peu le cinéaste finit par se retourner contre lui, et on est soudain dubitatif face à ce que l'on vient de voir sur l'écran. Un problème de dimension ? Ou un monticule d'incohérences qui pourrait le faire tomber de son piédestal ? Nous ne sommes pas certains d'avoir la réponse.

Antoine Jullien

Etats-Unis / Grande-Bretagne - 2h50
Réalisation : Christopher Nolan - Scénario : Jonathan et Christopher Nolan
Avec : Matthew McConaughey (Cooper), Anne Hathaway (Amelia), Jessica Chastain (Murph), Michael Caine (Professeur Brand).

Retrouvez Mon Cinématographe débattre d'Interstellar dans l'émission Le Cercle de Canal +






Disponible en DVD et Blu-Ray chez Warner Home Vidéo.

2 commentaires:

  1. Il y avait tant d'incohérences dans The Dark Knight Rises qui ne l'ont pas empêché d'être si plébiscité.... Certes Nolan aurait pu s'offrir l'écart de laisser des questions en suspens, mais l'émotion si rare auparavant dans son cinéma trouvant une place si centrale emporte tout pour moi.

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