vendredi 31 janvier 2014

Césars et Oscars 2014 : les nominations

 
MISE A JOUR LE 28 FEVRIER.

C'est un week-end riche en récompenses qui s'annonce. Ce soir aura lieu la 39ème cérémonie des Césars. Au regard de la médiocrité générale de notre cinéma hexagonal, les votants se sont efforcés de retenir les quelques bons films sortis l'an passé. Et c'est l'excellent Les Garçons et Guillaume, à table ! de Guillaume Gallienne qui décroche la timbale avec 10 citations dont plusieurs dans les catégories reine. Mais il devrait très probablement être battu par le bulldozer La Vie d'Adèle (8 nominations) qui repartira avec les principaux trophées (non que ce soit un souhait mais une quasi certitude). On notera à ce propos que les deux comédiennes du film de Kechiche, Léa Seydoux et Adèle Exarchopoulos, ne sont pas nommées dans la même catégorie, "meilleure actrice" pour la première et "meilleur espoir féminin" pour la seconde. Discutable. 

Parmi les autres nommés, citons L'Inconnu du lac d'Alain Guiraudie (8 nominations), La Vénus à la fourrure de Roman Polanski (7 nominations) et Le Passé d'Asghar Farhadi (5 nominations). Distingué dans 6 catégories, Albert Dupontel prend une sacré revanche avec 9 mois ferme (on regrette tout de même l'absence de Nicolas Marié en irrésistible avocat bègue), qui pourrait valoir un César de la meilleure actrice à Sandrine Kiberlain, ce qui ne serait que justice. Mais elle devra affronter deux grandes dames, Catherine Deneuve dans Elle s'en va et Fanny Ardant dans Les Beaux Jours qui ont marqué l'une et l'autre de leur empreinte ces deux beaux portraits de femme.

Sandrine Kiberlain dans 9 mois ferme, l'une des favorites pour le César de la meilleure actrice

Parmi les absents, citons le pourtant réussi Jeune & Jolie de François Ozon, Au bout du conte d'Agnès Jaoui (qui n'a plus la côte semble-t-il) et le très romanesque Le Temps de l'aventure de Jérôme Bonnell. Enfin, comment ne pas être interloqué, d'une part face au choix de remettre un César d'honneur à Scarlett Johansson alors qu'à seulement 29 ans, sa carrière est loin d'être achevée, d'autre part devant la nomination surprise accordée à Julie Gayet comme meilleure actrice dans un second rôle pour Quai d'Orsay. Autant la présence de Niels Arestrup est une évidence (il pourrait remporter un troisième César), autant celle de mademoiselle Gayet est incompréhensible. Elle peut certes célébrer sa première distinction à cette cérémonie (enfin!) mais peut-être pas pour de bonnes raisons. 

Alfonso Cuaron dirigeant ses acteurs sur le tournage de Gravity, 
grand favori pour l'Oscar du meilleur réalisateur

Les 86ème Oscars verront s'affronter trois grands favoris : le sur-estimé American Bluff de David O. Russell (9 nominations), le puissant mais classique 12 Years a slave de Steve McQueen (9 nominations) et le novateur Gravity d'Alfonso Cuaron (10 citations) qui devrait valoir au cinéaste son premier oscar du réalisateur après ses récents succès aux Golden Globes, Directors Guild Awards et Bafta.

L'Oscar du meilleur acteur se jouera entre Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club et Leonardo DiCaprio dans Le Loup de Wall Street (qui n'a cette fois pas été snobé par l'académie). Mais la performance du premier, plus gratifiante aux yeux des votants, devrait récompenser l'incroyable deuxième carrière du comédien. Si DiCaprio repart une fois encore bredouille, il pourra, comme Al Pacino en son temps, espérer avoir un oscar dans vingt ou trente ans, soit pour un film mineur soit pour l'ensemble de sa carrière. 

En revanche, la statuette ne devrait pas échapper à Cate Blanchett pour son éblouissante interprétation dans Blue Jasmine de Woody Allen (nommé pour le meilleur scénario) de même que le revenant Jared Leto en travesti dans Dallas Buyers Club pour le meilleur second rôle. Quant au nouveau film de Spike Jonze, Her (en salles le 19 mars), il pourrait valoir au cinéaste un Oscar mérité du meilleur scénario orignal.

On regrettera tout de même l''absence incompréhensible du suffocant Prisoners de Denis Villeneuve qui se distingue uniquement par la photographie de Roger Deakins, grand chef opérateur nommé pour la onzième fois et qui est toujours reparti bredouille.

Et croisons les doigts pour le frenchie Ernest et Célestine qui concourt pour le meilleur film d'animation. Face au géant Disney et La Reine des Neiges, ce sera David contre Goliath. Why not ? Réponse dans la nuit du 2 au 3 mars. 


mercredi 29 janvier 2014

Dallas Buyers Club


"Il ne faut jamais désespérer", tel pourrait être le slogan de Dallas Buyers Club. D'une part, le scénario du film est passé de main en main, accouchant de projets sans cesse avortés avant d'être finalement confié au réalisateur canadien Jean-Marc Vallée (auteur de C.R.A.Z.Y.). D'autre part, le pronostic vital de Ron Woodroof ne devait pas excéder trente jours, et il vécut sept ans avant que le sida ne le tue. Ron Woodroof a réellement existé et, dans les années 80, atteint du V.I.H., il s'est fait connaître pour avoir commercé illégalement des médicaments afin de lutter contre le virus en dépit des mises en garde et des attaques de la puissante FDA (Food and Drug Administration), prouvant ainsi l'inefficacité du traitement recommandé par les pouvoirs publics.

Dans ce rôle d'homophobe prompt à tous les excès, il y a Matthew McConaughey. Depuis quelques films, l'acteur entame une deuxième carrière, aussi terrifiant en policier pourri dans Killer Joe qu'en fugitif au grand cœur dans Mud. Il a perdu plus de vingt kilos pour incarner Woodroof et habite le film de sa présence singulière. Avec ce visage émacié et cette dégaine de cowboy texan fragilisé par la maladie, il impressionne une fois encore et pourrait voir un Oscar couronner sa performance. A ses côtés se trouve un revenant, Jared Leto, absent des écrans depuis plusieurs années, qui émeut dans la peau d'un travesti associé à l'entreprise de Woodroof. Transfiguré, le comédien ne tombe jamais dans la caricature et accompagne superbement la "résurrection" de son acolyte.

Jared Leto et Matthew McConaughey

Jean-Marc Vallée sait filmer ces marginaux considérés comme des pestiférés. De motels glauques en bars redneck en passant par des rodéos arrangés, le cinéaste scrute une Amérique en dé sérance. Il le fait sans épate, sans lumière artificielle ni caméra à l'épaule ostentatoire. Il semble également prendre un malin plaisir à filmer un être amoral qui veut faire le bien. Il pâtit en revanche d'un scénario trop elliptique qui a tendance à simplifier le combat mené par son protagoniste, opposant un peu facilement les bons aux méchants. Et il se trouve moins inspiré sur son casting féminin, confiant à Jennifer Gardner un rôle qu'elle a du mal à endosser. Malgré ces réserves, Dallas Buyers Club apporte un regard nouveau sur le sida et la perception que l'on peut en avoir. Il montre enfin que la lutte de Woodroof n'aura pas été vaine.

Antoine Jullien

Etats-Unis - 1h57
Réalisation : Jean-Marc Vallée - Scénario : Craig Morten et Melisa Wallack
Avec : Matthew McConaughey (Ron Woodroof), Jared Leto (Rayon), Jennifer Garner (Eve).



Disponible en DVD et Blu-Ray chez TF1 Vidéo.

12 years a slave



Premier film américain de Steve McQueen, 12 years a slave récolte depuis sa sortie lauriers et récompenses et devrait figurer en bonne place aux prochains Oscars. Le cinéaste britannique a décidé d'adapter le livre méconnu de Salomon Northup qui relate son histoire d'homme libre, enlevé puis vendu comme esclave en 1841. Il passera douze années au service d'un propriétaire sadique d'une plantation de coton avant de recouvrer, enfin, la liberté.

Steve McQueen a marqué d'une empreinte indélébile ses deux premiers longs métrages, Hunger et Shame, oeuvres d'une puissance plastique et dramatique stupéfiante. Le cinéaste allait-il faire quelques concessions dans les contours d'un cinéma plus grand public ? Rassurons-nous, le cinéaste conserve bien son intégrité artistique et fait preuve une nouvelle fois d'une grande rigueur formelle. Il a surtout voulu éviter le piège du sentimentalisme, son regard ne versant jamais dans l'apitoiement ou la compassion forcée. Il nous donne à voir, crûment, les sévices infligés à cet homme mais c'est davantage la déshumanisation du monde qui l'entoure qui choque et interpelle. Une scène, magistrale, résume à elle seule l'Amérique au temps de l'esclavage : Solomon est pendu à un arbre, agonisant durant de longues heures, ses pieds pataugeant dans la boue, alors qu'autour de lui les autres esclaves l'ignorent, continuant leur labeur. Le poison de l'esclavagisme réside dans cette séquence : l'être humain n'est plus, il survit. 

Michael Fassbender et Chiwetel Ejiofor

Steve McQueen renforce cette perspective en s'abstenant de filmer la camaraderie et la complicité entre les victimes, à l'exception de l'enterrement de l'un des leurs où ils se mettent à chanter. Le réalisateur isole alors Salomon dans le plan et nous fait partager avec lui cet instant poignant. Mais le cinéaste conserve durant tout le film une distance assumée qui freine par moment la dramaturgie, ne provoquant pas d'empathie pour les personnages. On suit le calvaire de Solomon froidement, bousculé par la cruauté dont il est victime sans pour autant être bouleversé. A l'inverse de Tarantino dans Django Unchained qui se servait de la Grande Histoire pour mieux la dynamiter, McQueen s'en tient à son sujet au risque de flirter avec l'académisme (Brad Pitt en bon samaritain n'est pas la meilleure idée du film). 

On préfèrera évoquer un beau classicisme qui donne la part belle aux acteurs : Chiwetel Ejiofor dans le rôle titre, entouré de Michael Fassbender en tyran psychotique et la révélation Lupita Nyong'o forment une intense distribution qui nous ramène, par la force de leur inteprétation, à un nécessaire rappel d'une page de notre histoire où l'homme considérait ses semblables comme sa propriété dont il pouvait abuser en toute impunité. C'était il y a moins de deux cent ans. Et cette mentalité existe toujours, sous une autre forme. On appelle cela l'esclavage moderne.

Antoine Jullien

Etats-Unis - 2h15
Réalisation : Steve McQueen - Scénario : John Ridley d'après le livre de Solomon Northup
Avec : Chiwetel Ejiofor (Solomon Northup), Michael Fassbender (Edwin Epps), Lupita Nyong'o (Patsey), Benedict Cumberbatch (Ford).



Disponible en DVD et Blu-Ray chez France Télévisions Distribution.

samedi 25 janvier 2014

Le vent se lève


"Le vent se lève, il faut tenter de vivre", cette citation d'un poème de Paul Valéry ouvre l'ultime film du maître du cinéma d'animation, Hayao Miyazaki. Le grand cinéaste a décidé de tirer sa révérence avec cet onzième long métrage, l'un des plus étranges de son auteur. Les créatures fantastiques et les mondes imaginaires ont laissé place aux heures sombres de la seconde guerre mondiale à travers le parcours de l'architecte aéronautique Jiro Horikoshi qui fera rentrer l'aviation japonaise dans l'ère moderne. 

Par son approche plus réaliste, Le vent se lève ne s'adresse pas aux enfants qui risquent fort d'être décontenancés mais bien aux adultes qui ont été, au Japon du moins, divisés sur le portait d'Horikoshi dessiné par Miyazaki. Il est délicat d'avoir une opinion tranchée sur l'homme car le cinéaste a voulu privilégier l'inventeur et le visionnaire technique plutôt que le créateur d'une machine qui a causé de nombreuses victimes. D'ailleurs, le cinéaste évoque la guerre de manière abstraite, en toile de fond, au détours d'un plan, cette période ne représentant que la dernière partie du film qui multiplie les ellipses de façon un peu déconcertante. Le fil rouge de l'histoire reste la relation rêvée entre Horikoshi et le concepteur d'avions italien Gianni Caproni, son modèle. Leurs séquences sont les seules échappées dans l'imaginaire, et les plus belles du film. 


L'amour finira par s'en mêler mais là également, les interprétations sont complexes. En ramenant auprès de lui sa bien-aimée malade de la tuberculose, Horikoshi sublime-t-il son histoire d'amour ou agit-il au contraire par égoïsme afin d'assouvir son rêve et sa passion ? Miyazaki semble lui-même hésiter, et c'est la raison pour laquelle l'émotion pointe si peu, malgré la superbe musique de son compositeur habituel, Joe Hisaishi. Mais les fulgurances visuelles du cinéaste demeurent, elles, solidement ancrées dans nos mémoires, comme ce prototype d'avion qui vient s'écraser sur la table de travail de l'ingénieur où bien ces maisons prises dans les secousses du terrible tremblement de terre qui ravagea le Japon en 1932. Soudain, les dernières images laissent poindre le pessimisme du cinéaste, nous montrant un créateur dépassé par les conséquences engendrées par sa créature. Et le film de se conclure dans un rêve brisé, aux accents douloureux. Un beau testament.

Antoine Jullien

Japon - 2h06
Réalisation et Scénario : Hayao Miyazaki



Disponible en DVD et Blu-Ray chez Ghibli.

vendredi 24 janvier 2014

Exposition Pasolini : Derniers jours


Vous avez jusqu'à dimanche pour aller voir l'exposition Pasolini Roma à la Cinémathèque française. Trente-huit ans après sa mort, Pier Paolo Pasolini est devenu une figure majeure du monde artistique et intellectuel, dépassant largement le cadre du cinéma tant il aura été un touche à touche insatiable : écrivain, philosophe, poète, peintre, cinéaste. 

Issu d'un milieu ouvrier, Pasolini arrive à Rome à l'âge de 28 ans. De cet univers qui lui est inconnu va naître une forte inspiration qui l'amènera à rencontrer Federico Fellini pour lequel il collaborera au scénario des Nuits de Cabiria, puis à réaliser plusieurs longs métrages au cœur de la cité parmi lesquels Accattone, Mama Roma et L'évangile selon Saint Matthieu. A travers ses nombreux écrits et réflexions très critiques sur la société italienne, Pasolini va aussi devenir un personnage public et controversé, victime de l'acharnement des médias pour ses nombreuses prises de position jugées scandaleuses. On voit d'ailleurs, au cours de l'exposition, la liste interminable des procès que Pasolini a subi pour outrage à l'ordre public et aux bonnes mœurs. 


L'intellectuel va s'éloigner du cinéma réaliste, en réalisant des films plus cérébraux tel Théorème ou Médée, puis de Rome pour tourner aux quatre coins du monde des contes charnels (Le Décaméron, Les Contes de Canterbury, Les Mille et une Nuits). Sa dernière œuvre, la plus célèbre, Salo ou les 120 journées de Sodome, d'une radicalité presque insoutenable, sort en 1976, quelques mois après son assassinat sur un terrain vague d'Ostie dont les circonstances restent à ce jour sujet à débat.

L'exposition s'organise de façon chronologique en six sections, qui vont du jour de l'arrivée à Rome de Pasolini à la nuit de sa mort. On y retrouve de nombreux dessins, tableaux, extraits de ses poèmes et manuscrits ainsi que sa dernière grande œuvre littéraire restée inachevée, Petrolio. Malgré des archives vidéo souvent intéressantes, on regrette cependant que l'exposition ait davantage mis l'accent sur l'intellectuel au détriment du cinéaste.

Pasolini Roma jusqu'au 26 janvier à la Cinémathèque française. 
Renseignements : 01.71.19.33.33 ou www.cinematheque.fr