mercredi 25 mai 2016

Mon Cinématographe à Cannes - Le palmarès des oubliés



Le 69ème festival de Cannes s'achève sur un palmarès très discutable. En effet, les choix de George Miller et de son jury posent question. Comment le lourdingue et interminable American Honey d'Andrea Arnold a-t-il pu décrocher le prix du jury ? Que la comédienne de Ma'Rosa, Jaclyn Jose, ait été préférée à Isabelle Huppert, Sandra Hüller ou Sonia Braga, laisse pantois. 

Quelques lots de consolation tout de même dont le prix de la mise en scène décerné à Cristian Mungiu pour son brillant Baccalauréat, bien qu'il doive le partager avec Personal Shopper d'Olivier Assayas. 

Xavier Dolan poursuit son ascension irrésistible en glanant cette fois le Grand Prix du Jury pour son adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, qui nous a laissé un sentiment mitigé mais qu'il faudra sans doute rejuger sur pièce lors de sa sortie le 21 septembre.

Moi, Daniel Blake de Ken Loach, Palme d'Or 2016

Quant à la Palme d'or, on ne pouvait imaginer choix plus consensuel que Moi, Daniel Blake qui permet à Ken Loach de rejoindre le cercle très fermé des cinéastes doublement palmés. Le film, sur la lutte d'un homme contre les aberrations des services sociaux britanniques, est une œuvre qui en a ému beaucoup mais qui nous a gêné par son aspect manichéen et compassionnel. 

Les oubliés sont légion et on a une pensée particulière pour Park Chan Wook, Paul Verhoeven, Jeff Nichols et Jim Jarmusch qui auraient largement mérité une place au sein du palmarès. Sans parler de Toni Erdmann, le coup de cœur de la presse et des festivaliers, qui repart inexplicablement bredouille.

Boudés par le jury, ces films seront, on l'espère, réévalués par le public dans les mois à venir.

Antoine Jullien


Palmarès du 69ème Festival de Cannes

Palme d'Or
MOI, DANIEL BLAKE de Ken Loach (sortie le 26 octobre)

Grand Prix
JUSTE LA FIN DU MONDE de Xavier Dolan (sortie le 21 septembre)

Prix de la mise en scène (ex-equo)
BACCALAUREAT de Cristian Mungiu (sortie le 7 décembre)
PERSONAL SHOPPER d'Olivier Assayas (sortie le 14 décembre)

Prix d'interprétation masculine 
SHAHAB HOSSEINI dans LE CLIENT d'Asghar Farhadi (sortie le 9 novembre)

Prix d'interprétation féminine
JACLYN JOSE dans MA'ROSA de Brillante Mendoza (sortie le 30 novembre)

Prix du scénario
LE CLIENT d'Asghar Farhadi

Prix du Jury
AMERICAN HONEY d'Andrea Arnold

Caméra d'Or
DIVINES d'Ouda Benyamina (sortie le 31 août)

dimanche 22 mai 2016

Mon Cinématographe à Cannes - Les derniers films de la compétition



La compétition se termine un peu péniblement avec la présentation du nouveau film de Sean Penn. Les ricanements entendus dès le générique d'ouverture laissaient craindre le pire mais on imaginait pas que le réalisateur d'Into The Wild soit capable de commettre un tel ratage. The Last Face est un navet très embarrassant dans lequel sont embarqués les pauvres Javier Bardem et Charlize Theron qui interprètent des médecins humanitaires dans une Afrique en proie au chaos. 

The Last Face de Sean Penn

Mal dirigés, ils semblent totalement égarés et sans doute vaguement consternés devant l’accumulation de clichés déversée par le réalisateur, noyée dans une esthétique grossière du plus mauvais effet. Le long métrage regorge également de moments involontairement drôles et de répliques pas possibles déclamées par un Jean Reno des très mauvais jours. Sean Penn aurait du s'abstenir de venir sur la Croisette, récoltant les plus gros quolibets de ce festival. 

The Neon Demon de Nicolas Winding Refn

Le réalisateur Nicolas Winding Refn poursuit dans sa veine expérimentale en proposant un film d'horreur, The Neon Demon, sur l'ascension fulgurante d'une jeune mannequin à Los Angeles. Elle va devoir affronter la concurrence de ses rivales et la férocité d'un milieu impitoyable. 

On ne peut pas nier le talent plastique du réalisateur de Drive, créateur d'images mentales assez stupéfiantes. Mais sa vision cauchemardesque du monde de la mode tourne à vide et son formalisme obsessionnel finit par irriter. George Miller, le président du Jury, pourrait toutefois ne pas être insensible à cette radicalité qui a profondément divisé les festivaliers. 

La Tortue Rouge de Michael Dudok de Wit

La révélation de ce festival est venue de la section Un certain Regard avec le film d'animation La Tortue Rouge de Michael Dudok de Wit, connu jusqu'à présent pour ses courts métrages. L'histoire d'un naufragé sur une île déserte, entouré d'oiseaux, de crabes et de tortues. 

Le film, dépourvu du moindre dialogue, évoque le cycle de la vie de manière poétique, avec une grâce folle, et bénéficie d'un superbe travail d'animation où se mélange la 3D et le dessin au fusain. Une œuvre émouvante et mystérieuse à découvrir d'urgence dans les salles dès le 29 juin.

Elle de Paul Verhoeven

Heureusement, le festival s'achève sur une bonne note grâce à Paul Verhoeven qui réussit un thriller particulièrement tordu et jouissif, Elle, adapté d'un roman de Philippe Djian. On en reparlera plus longuement lors de sa sortie le 25 mai mais on peut d'ores et déjà affirmer qu'Isabelle Huppert trouve ici l'un de ses meilleurs rôles. 

Verhoeven sauve donc une compétition décevante où les grands auteurs n'auront fait que balbutier, répétant les mêmes motifs sans les renouveler, et les petits nouveaux plutôt avares en stimulantes propositions de cinéma. Un choix cornélien s'annonce donc pour le jury tant cette sélection n'a pas délivré de grands films indiscutables et indiscutés. 

Antoine Jullien

samedi 21 mai 2016

Mon Cinématographe à Cannes : Mungiu brille, Dolan décline



La compétition vit sa dernière ligne droite et Cristian Mungiu vient de la faire soudainement monter d'un cran avec la présentation de Baccalauréat. Le réalisateur, lauréat de la Palme d'Or en 2007 pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, raconte l'histoire d'un médecin qui a mis tout en œuvre pour que sa fille soit acceptée dans une prestigieuse université anglaise. Elle doit pour cela accomplir une dernière formalité : passer son bac. Mais elle est brutalement agressée et le précieux sésame devient soudain inaccessible. 

Baccalauréat de Cristian Mungiu

On est une fois encore frappé par l'acuité du regard de Cristian Mungiu qui à aucun moment ne juge ses protagonistes. Il filme des petites compromissions, en apparence anodines, qui vont avoir des répercussions importantes sur le personnage et ses proches. Le cinéaste évoque finement le libre arbitre et nos intentions parfois louables qui peuvent se retourner contre soi, au milieu d'une intense zone de gris. Mungiu offre également un portrait différent de la Roumanie, moins désespéré, où la jeunesse veut lutter contre les démons de la corruption. On voit mal comment le cinéaste pourrait être absent du palmarès. 

Juste la fin du monde de Xavier Dolan

Deux ans après le triomphe cannois de Mommy qui lui avait valu le prix du jury et un grand succès public, Xavier Dolan redescend d'une marche avec son adaptation de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Juste la fin du monde, qui réunit un casting tricolore impressionnant : Vincent Cassel, Marion Cotillard, Léa Seydoux, Nathalie Baye et Gaspar Ulliel se débattent dans un règlement de comptes familial qui voit un homme revenir auprès des siens après douze ans d'absence pour leur annoncer sa mort prochaine. 

Le film n'a pas la puissance émotionnelle de Mommy même si Xavier Dolan a l'intelligence de ne pas le surcharger de son style tellement identifiable. Mais on ne s'attache pas véritablement aux personnages et l'on ne comprend pas certains choix du cinéaste, comme le look extravagant de Nathalie Baye. Même s'il recèle de beaux moments, le film ne parvient pas à nous emporter, nous laissant un peu sur notre faim. Il aura sans doute droit à une deuxième chance lors de sa sortie en salles prévue le 21 septembre. 

Antoine Jullien

vendredi 20 mai 2016

Mon Cinématographe à Cannes - Robert De Niro présente Hands Of Stone



Le délégué général du Festival de Cannes, Thierry Frémeaux, a souhaité rendre hommage à Robert De Niro avec la présentation, Hors Compétition, de Hands Of Stone de Jonathan Jakubowicz qui revient sur la carrière du boxeur panaméen Roberto Duran. De Niro campe Ray Arcel, l'entraîneur du champion interprété par l'acteur de Carlos, Edgar Ramirez.

Hands Of Stone de Jonathan Jakubowicz

A mille lieux de la puissance d'un Raging Bull, le film, honnête, se laisse voir même si la mise en scène lourdingue le dessert grandement, amplifié par un montage frénétique. Après une série de films indignes, dont le dernier en date, Dirty Papy, semblait définitivement l'entraîner dans l'abime, De Niro fait cette fois bien le job, tout en sobriété. On ne peut s'empêcher d'être (encore) impressionné par ce monstre sacré, président du jury en 2011, et qui trouve dans le Festival de Cannes un reflet glorieux de ses grandes œuvres passées. L'annonce, au Marché du Film, de la production de The Irishman, le futur projet de Martin Scorsese, conjuguera peut-être cela au présent.

Aquarius de Kornel Mendonça Flhlo

Le vent du Brésil a soufflé sur la compétition avec la présentation de Aquarius de Kleber Mendonça Filho. L'histoire d'une femme d'une soixantaine d'années qui vit dans un immeuble plutôt cossu de Rio, menacé d'être racheté par un promoteur insistant. Elle va résister et lutter pour ne pas le vendre.

Le cinéaste, découvert avec Les Bruits de Récife, signe un assez beau film sur l'héritage et les souvenirs qu'on ne veut pas laisser derrière soi, dressant aussi une critique sous-jacente de la bourgeoisie brésilienne, pétrie de contradictions. Il est dommage que le film soit trop long (il aurait pu être amputé d'une demi-heure) et finisse par s’essouffler, répétant les mêmes principes de mise en scène jusqu'à l'excès. Mais Sonia Braga irradie le film de sa présence et les plans sur son visage sont les plus beaux qu'on ait pu voir durant ce festival. Elle est désormais l'une des grandes favorites pour le prix d'interprétation.

Antoine Jullien

mercredi 18 mai 2016

Mon Cinématographe à Cannes : Assayas sifflé, Nichols inspiré, Almodovar fatigué



Cannes ne serait pas Cannes sans ses sifflets qui accompagnent les fins de projections. On se souvient l'an passé de l'accueil catastrophique (et mérité) réservé à Nos Souvenirs de Gus Van Sant. La vindicte a cette fois frappé Olivier Assayas qui présentait son nouveau long métrage en compétition, Personal Shopper. Kristen Stewart interprète une américaine vivant à Paris qui s'occupe de la garde robe d'une célébrité. Elle est surtout de plus en plus troublée par la présence de son frère disparu dont l'esprit l'envahit peu à peu. 

Personal Shopper d'Olivier Assayas

Assayas ne semble lui-même pas très convaincu par son intrigue, terriblement flottante. Le réalisateur tente vainement de s'accaparer le genre fantastique avec un sérieux qui frise le foutage de gueule, tombant dans le grotesque à plus d'une reprise et incapable de provoquer le moindre mystère. Descendu enfin brutalement d'un piédestal bien trop grand pour lui, il conclue tristement une moyenne sélection française.

Julieta de Pedro Almodovar

Empêtré ces dernières semaines dans des affaires extra cinématographiques, Pedro Almodovar est bien venu à Cannes défendre son dernier opus, Julieta, dans lequel son héroïne veut renouer avec sa fille qui refuse de la voir depuis plusieurs années.

On aime tant le cinéma d'Almodovar et les œuvres majeures qui le jalonnent que l'on se sent cette fois  un peu trop en terrain connu. Beaucoup moins ambitieux visuellement et narrativement que Parle avec Elle ou La Mauvaise Education, Julieta est victime d'un scénario assez plat et linéaire. Même s'il filme toujours aussi bien ses actrices, le cinéaste veut traiter de nombreux thèmes (l'abandon, la culpabilité, le deuil), sans en transcender aucun. Malheureusement pour lui, il risque une fois encore de repartir de la Croisette sans la fameuse Palme d'Or. 

Loving de Jeff Nichols

Loving de Jeff Nichols était l'un des films les plus attendus de la compétition. Il relate le combat véridique mené par Mildred et Richard Loving. Nous sommes en 1958. Lui blanc, elle noire, ils décident de se marier. Mais l'état de Virginie où ils s'installent interdit cette union et les poursuit en justice. Le couple est condamné à une peine de prison, avec suspension de la sentence à condition qu'ils quittent l'état. Considérant qu'il s'agit d'une violation de leurs droits civiques, ils iront jusque devant la Cour suprême qui, en 1967, casse la décision de la Virginie. 

En l'espace de quelques films (Take Shelter, Mud, Midnight Special), Jeff Nichols est devenu un auteur majeur. D'où peut-être la déception ressentie par certains qui n'ont pas eu le droit à l'immense film qu'ils convoitaient. Il suffit pourtant d'observer avec attention la mise en scène du cinéaste pour constater à quel point son beau classicisme tranche avec l'académisme. Nichols évite une fois encore les scènes à faire et les passages obligés, transformant un sujet édifiant en un portait intime d'un couple qui va continuer à s'aimer malgré leur chemin semé d'embûches. A la différence d'un Ken Loach, le récit, pudique, refuse l'aspect victimaire et compassionnel qu'un tel scénario pouvait laisser craindre. Mais Jeff Nichols doit prendre garde s'il ne veut pas perdre la singularité qui avait fait le prix de ses précédents films, ici légèrement émoussée. Il reste toutefois un directeur d'acteur hors-pair, formant à l'écran un couple poignant campé par Joel Edgerton et Ruth Negga.

Antoine Jullien