mercredi 12 mai 2010

Life During Wartime


Une mère discutant de manière très décontractée de sa vie sexuelle avec son fils et partageant avec sa fille une vraie dépendance aux anti-dépresseurs : bienvenue dans la famille américaine selon Todd Solondz qui reprend, dix ans après Happiness, les mêmes personnages mais joués par de nouveaux acteurs. Soit un pédophile tout juste sorti de prison, une sœur traumatisée par la mort de son ancien mari et un jeune garçon qui aimerait bien retrouver son père...

On reproche souvent au réalisateur sa cruauté envers ses personnages en les enfermant dans une routine humiliante sans leur laisser aucune échappatoire. Pour équilibrer ce tragique état de faits, il usait d'un humour à froid souvent pertinent, un rire grinçant qui provoquait un malaise palpable. Cette fois, le propos est au désenchantement. Quelques rares sourires viendront timidement amoindrir un film un peu vain dans sa provocation mais néanmoins lucide.

Allison Janney

La fausse douceur rassurante qu'imprègne la photographie d'Ed Lachmann permet à Todd Solondz de retirer le vernis artificiel qui encombre tous ses personnages. Et sa minutieuse description des comportements humains renvoie comme un boomerang à cette Amérique repliée sur elle-même où la peur de l'autre est devenue la règle élémentaire.

Mais le cinéaste ne se renouvelle pas pour autant et à moins de n'avoir vu aucun de ses films, Life During Wartime paraîtrait presque terne à côté du culotté Happiness dans lequel il arrivait à extraire de ses personnages une touchante humanité. Ici, la monstruosité ordinaire semble être devenu son unique fond de commerce. On peut trouver cela jubilatoire... ou déprimant.

Antoine Jullien


mardi 27 avril 2010

New York I Love You


Après Paris je t'aime, le producteur Emmanuel Benbihy a transposé le même concept à New York : une succession de courts métrages devant comporter une rencontre amoureuse sous toutes ses formes et réalisés par des metteurs en scène venus des quatre coins de la planète.

A contrario de l'épisode parisien dont les films, signés par quelques pointures (les frères Coen, Alfonso Cuaron, Wes Craven, Walter Salles...), étaient indépendants les uns des autres, New York I Love you regroupe moins de cinéastes prestigieux et forme un long métrage entrecoupé de différentes saynètes dans lesquelles les personnages se croisent.

Robin Wright et Chris Cooper

Ce nouveau procédé aère l'ensemble et lui donne une homogénéité que n'avait pas son prédécesseur. Mais si l'on ne subit pas de catastrophes (à l'exception du film de Natalie Portman), on ne trouve pas non plus des pépites qui resteraient en mémoire. Notons toutefois les belles réussites d'Yvan Attal à travers deux rencontres, l'une avec un dragueur (Ethan Hawke) pris à son propre un piège et l'autre avec un couple (magnifique Robin Wright) qui tente de redonner du piment en faisant un jeu de rôle. Même le lourdeau Brett Ratner surprend dans une jolie virée nocturne de deux adolescents à Central Park...

Le propos est drôle et tendre le plus souvent, parfois plus ironique et cru mais l'image de New York ne s'en trouve pas bouleversée. La ville dégage ce charme inimitable qu'on lui connaît mais le film ne tombe pas pour autant dans la carte postale. Les différents quartiers de Big Apple nous donnent à voir une société cosmopolite qui se cherche, en quête de l'amour comme en voit qu'au cinéma. Et c'est justement par cette manière habile de jouer avec les codes du septième art où les rencontres paraissent si simples et évidentes que le film trouve son charme. Un moment de légèreté bienvenu.

Antoine Jullien

Green Zone


Le style ne doit pas faire oublier le fond. Le réalisateur Paul Greengrass connaît bien ce principe et l'a prouvé en nourrissant La Vengeance dans la Peau et Vol 93 d'une substance politique teintée de paranoïa. Avec Green Zone, il nous parle à nouveau de l'actualité brûlante en racontant la recherche de la vérité d'un commandant de l'armée américaine (Matt Damon) parti en Irak retrouver les fameuses armes de destruction massive qui vont vite se révéler un écran de fumée dissimulant une réalité bien sale...

Depuis quelques années, le cinéaste britannique a su imposer une forme moderne du cinéma d'action, à base de caméra portée et d'un art savant du montage elliptique qui provoquent chez le spectateur une perte totale de repère. Ce système, Greengrass le décline de film en film mais comme tout dispositif, il finit par trouver ses limites. Le film est une fois encore d'une grande efficacité et le cinéaste n'a pas son pareil pour placer son héros au coeur d'un chaudron prêt à exploser à chaque instant mais il confond instabilité et mouvement. Sa mise en scène finit par lasser et parasite les enjeux véritables.


On loue, et à raison, l'étonnante capacité des anglo-saxons à se pencher sur leur passé le plus récent et nous autres, français, serions bien inspirés de les imiter. La guerre en Irak a déjà fait l'objet d'une dizaine de longs métrages dont le plus récent, Démineurs, vient d'être primé aux Oscars. Mais contrairement au long métrage de Kathryn Bigelow qui était un film de tension permanente où l'arrière plan politique était mis de côté, Greengrass évoque ouvertement un mensonge d'état connu maintenant d'une grande partie de la population et même si un blockbuster doit s'adresser au monde entier et donc aux personnes, nombreuses, qui ne connaitraient pas la vérité, ce n'est pas une raison pour la travestir.

Les américains ont parfois tendance à transformer des défaites en victoires et c'est ce sentiment au goût amer que laisse Green Zone. Pourquoi nous faire croire que la vérité a éclaté à l'issue du conflit alors qu'il faudra attendre des années avant que la presse américaine ne sorte de son aveuglement ? On ne soupçonnera pas Greengrass et le studio de complaisance intellectuelle mais cet arrangement avec la réalité créé le malaise de même que les personnages, tous unidimensionnels, à commencer par l'informateur irakien de Matt Damon à qui l'on fait jouer un rôle caricatural et facile. Greengrass martèle son message sans nuance pour que tout le monde comprenne mais un peu plus de complexité n'aurait certainement pas desservi un film d'action mené tambour battant au service d'un propos très (trop ?) simplificateur.

Antoine Jullien

mardi 20 avril 2010

Mammuth


Serge vient d'avoir 60 ans. L'heure de la retraite a sonné et c'est la désillusion : il lui manque des points, certains employeurs ayant oublié de le déclarer. Poussé par sa femme, il décide d'enfourcher sa vieille moto, la « Mammut » et part à la recherche de ses bulletins de salaires...

Il y a des routes incertaines, chaotiques, insolites que des cinéastes aiment emprunter de film en film. Celles tracées par le duo Benoit Delépine-Gustave Kervern prennent régulièrement des chemins de traverse. Mammuth poursuit dans cette voie originale qui fait tout le prix d'un cinéma libre et vivifiant. L'intrigue, incongrue et presque dérisoire, est un prétexte pour réaliser une sorte d'anti road-movie . Serge est un homme un peu désemparé car il se retrouve désoeuvré pour la première fois de sa vie. Il ne se doute pas à cet instant qu'il va redécouvrir l'amour et la sérénité.


Dès Aaltra, leur premier long métrage, Gustave Kervern et Benoît Delépine, anciens membres du cultissime Groland, affirmaient, outre un humour très particulier, un vrai sens de l'image et de la mise en scène. Avec Mammuth, ils poussent davantage l'expérimentation en utilisant une pellicule rare utilisée dans les actualités des années 70 ainsi que le super 8mm lors de passages oniriques. Cet étonnant alliage renforce l'aspect intemporel du film.

L'arrivée de Gérard Depardieu dans cet univers singulier est sans doute la plus belle chose que les deux réalisateurs pouvaient espérer. Coiffé d'une longue chevelure blonde qui rappelle Mickey Rourke dans The Wrestler, l'acteur, en ne faisant rien ou presque, se réinvente. Kervern et Delépine osent le filmer comme peu de cinéastes ont su le faire, en l'utilisant à plusieurs reprises comme le spectateur de la scène : filmé de dos lors de son mémorable pot de départ à la retraite comme au milieu d'un restaurant dans lequel tous les clients se mettent à sangloter sans raison, Depardieu est le corps et l'âme du film. Il est tour à tour hilarant lorsque il tente un passage en force avec son cadis de supermarché ou bouleversant quand il se met à écrire une vraie déclaration d'amour.


Comme dans leurs précédents longs métrages, Kervern et Delépine entourent leur personnage principal d'une galerie de caractères haut en couleurs, de Yolande Moreau, irrésistible dès qu'elle épelle son nom, à Anna Mouglalis en arnaqueuse de charme sans oublier les habitués Bouli Lanners et Benoît Poelvoorde. Seule l'apparition elliptique d'Isabelle Adjani ne convainc pas, ses interventions trop courtes ne donnant pas assez de relief à son personnage fantomatique.

Benoit Delépine et Gustave Kervern n'en n'ont peut-être pas conscience mais ils sont devenus des cinéastes uniques dans notre paysage national. Leur inventivité, leur manière de déjouer constamment l'attente du spectateur, leur sens de l'absurde poétique leur confèrent une singularité qui fait du bien. Gustave Kervern le résume parfaitement : "C'est pas qu'il est con, Mammuth. Il est ailleurs."


Antoine Jullien


La Comtesse


Julie Delpy a voulu s'attaquer à un "grand" sujet : la vie de la comtesse Bathory qui regna en Hongrie au XIVème siècle. Soupçonnée d'avoir assassiné plus de six cent jeunes filles et de s'être baignée dans leur sang afin d'accéder à la jeunesse éternelle, elle fut condamnée à l'emprisonnement dans son propre château où on l'emmura jusqu'à sa mort.

L'ambition de la comédienne, passée à la réalisation avec Two days in Paris, est clairement affichée dès les premières minutes : décors et photographie particulièrement soignés, narration en voix-off, comédiens de première classe (Daniel Brühl et William Hurt). Julie Delpy passe à la catégorie supérieure mais se casse les dents car la jeune réalisatrice ne sait pas sur quel pied danser. Le film ressasse des thèmes déjà vus qui pouvaient, grâce à cette tortueuse histoire, trouver un nouvel éclairage : la peur de vieillir, la place des femmes dans la société de l'époque, les jeux de pouvoir... mais la réalisatrice semble constamment hésiter entre la réalité et la légende. D'un côté, une comtesse cruelle qui tue des jeunes femmes et de l'autre une victime d'un complot fomenté par plusieurs familles nobles pour se débarrasser de cette rivale gênante. Sauf que, durant une grande partie du film, Julie Delpy privilégie la première hypothèse et ce n'est qu'à la toute fin qu'elle bascule vers la seconde. Ce changement de point de vue ne fonctionne pas de même que la disparition progressive de Daniel Brühl, le narrateur de l'histoire.

De plus, Julie Delpy manque d'audace et tombe rapidement dans un académisme vieillot, semblant terrorisée à l'idée d'explorer les abîmes de folie de ce personnage qu'elle interprète avec trop de retenue pour la rendre vraiment intéressante. Autour d'elle, à l'exception d'Anamaria Marinca, les acteurs sont réduits à des silhouettes sans vie et c'est avec un ennui poli que l'on suit cette histoire curieusement dépassionnée. Les louables intentions ne faisant pas forcément les bons films, Julie Delpy échoue dans sa tentative de film en costume moderne. Espérons que son troisième essai soit plus mémorable.

Antoine Jullien