Le festival Play it again ! fête sa deuxième édition, parrainé cette année par le réalisateur Benoît Jacquot. Un belle occasion de voir ou revoir des classiques du cinéma en version restaurée à travers une sélection éclectique, de Au Hasard Balthazar de Robert Bresson à Elle et Lui de Leo McCarrey en passant par La Taverne de la Jamaïque d'Alfred Hitchcock (voir article) et Le Conformiste de Bernardo Bertolucci.
La manifestation s'ouvre ce soir avec Mauvais Sang de Leos Carax, film emblématique des années 80, et se clôturera le mardi 19 avril avec la présentation du premier long métrage de Robert Enrico, La Belle Vie, réalisé en 1962 et inédit en salles depuis 50 ans.
Mauvais Sang (1986) ouvre la 2ème édition de Play it again !
Deux classiques ont également droit à leur ciné-concert. L'Aurore de Murnau et Bucky Broadway de John Ford seront projetés lors de soirées-évènements avec un accompagnement musical sur scène.
150 salles dans toute la France participent à l'opération.
Mon Cinématographe a de nouveau participé à La Grande Séance sur Séance Radio, animée par Bruno Cras, aux côtés de Claire Fayau (Le Genou de Claire) et Alexis Hyaumet (Filmosphère). L'invité de l'émission était Ariane Toscan du Plantier, la directrice de la communication de Gaumont, venue évoquer Les Visiteurs - La Révolution de Jean-Marie Poiré et la polémique sur le fait que les journalistes ait été interdits de projection avant sa sortie. Précisons que nous ne l'avons pas vu mais que les premiers retours spectateurs sont loin d'être encourageants.
Le débat de l'émission portait sur les nouveaux usages du cinéma et sa consommation sur les supports numériques via les écrans d'ordinateurs, smartphones, tablettes. Une discussion riche qui n'a pas fait consensus.
Mon Cinématographe vous parle des films en salles mais le cinéma se vit aussi grâce à de nouveaux modèles de consommation numérique via les ordinateurs, tablettes et autres smartphones. Certains le déplorent, d'autres estiment que le processus est inévitable. Rien ne remplacera le plaisir unique de la salle mais l'économie du secteur est dans une telle difficulté, avec une concurrence devenue féroce, que ces nouveaux modes de diffusion sont peut-être une aubaine pour des films fragiles qui n'ont pas le temps d'exister face à la vingtaine de sorties hebdomadaire.
Pour la première fois en France, un long métrage a été pensé de cette façon. The End de Guillaume Nicloux est accessible depuis aujourd’hui en e-Cinéma, sur toutes les plateformes de vidéo à la demande, pendant 45 jours. Après Valley of Love, le réalisateur embarque à nouveau Gérard Depardieu dans un cauchemar éveillé où l'ogre du cinéma français se retrouve perdu en pleine forêt. L'acteur, de tous les plans, insuffle sa présence animale contrastée par l'ambiance mystérieuse et fantastique du film, mis en scène de manière très minimaliste. C'est un rêve perturbant vécu par le réalisateur lui-même qui a été le moteur de cette œuvre incertaine mais fascinante, l'une des plus abouties d'un cinéaste à la filmographie très (trop) inégale.
France - 1h17
Réalisation et Scénario : Guillaume Nicloux
Avec : Gérard Depardieu (L'homme), Audrey Bonnet (La jeune femme), Swann Arnaud (Le jeune homme)
99 Homes, Grand Prix du dernier festival de Deauville, aurait mérité une sortie en salles. Wild Bunch, son distributeur, à l'avant garde en matière de e-Cinema (Welcome to New York, la série Les Enquêtes du Département V), prolonge donc cette nouvelle méthode de distribution en proposant le film de Ramin Bahrani exclusivement sur les plateformes numériques. Le réalisateur scrute le dérèglement du système en filmant les ravages engendrés par la crise des subprimes sur une famille américaine qui perd sa maison en 60 secondes ! Le fils, sans emploi, va devoir pactiser avec celui qui les a expulsé afin de pouvoir la racheter.
Le propos du réalisateur n'est jamais manichéen, s'appuyant sur une étude très minutieuse de la crise immobilière qui secoue les États-Unis où les promoteurs, impitoyables et cyniques, usent des pires méthodes pour arriver à leurs fins. Une société au bord de la crise de nerfs, sans garde-fou, sombrant dans la violence et le chaos. Ramin Bahrani prouve une fois encore la capacité du cinéma américain à transformer un sujet de société en vrai film de cinéma, campé par des acteurs au sommet, Andrew Garfield et Michael Shannon en méchant presque malgré lui. Un sombre tableau, d'une grande force, qui interpelle durablement.
Etats-Unis - 1h52
Réalisation : Ramin Bahrani - Scénario : Ramin Bahrani, Amir Naderi et Bahared Azimi
Avec : Andrew Garfield (Dennis Nash), Michael Shannon (Rick Carver), Laura Dern (Lynn Nash).
L'éditeur Carlotta Films, réputé pour la qualité des ses éditions DVD et Blu-Ray, nous propose une restauration 4K de La Taverne de la Jamaïque*, le dernier film britannique d'Alfred Hitchcock réalisé en 1939, avant son départ pour Hollywood. L'histoire d'une jeune femme (Maureen O'Hara) qui part s'installer chez sa tante en Cournouailles sans se douter que le mari de celle-ci est le tenancier d'une taverne qui est un repaire de brigands ayant pour habitude de piller des navires après leur naufrage. Elle trouve finalement refuge chez l'excentrique juge Pengallan (Charles Laughton) qui n'est autre que le chef du clan.
Adapté d'un roman de Daphné du Maurier, La Taverne de la Jamaïque est un film mineur dans la carrière d'Hitchcock, que le cinéaste n’aimait d'ailleurs pas beaucoup. Il fut aussi victime de l'égo de son acteur vedette, Charles Laughton, également producteur du film, qui exigea que son personnage soit plus étoffé que dans le roman, n'hésitant pas à multiplier les prises car il n'était jamais complètement satisfait de sa performance, très extravagante. Hitchcock dira de lui plus tard : "Les choses les plus difficiles à filmer sont les chiens, les bébés, les canots à moteur et Charles Laughton." Le réalisateur ne lui en fera pas trop grief, retrouvant le comédien quelques années plus tard sur Le Procès Paradine. A noter que Daphné du Maurier, mécontente de cette adaptation, ne voulait pas que le cinéaste porte à l'écran son roman le plus célèbre, Rebecca. Le producteur David O. Selznick se montra si généreux que la romancière finit par accepter. Le film marqua le début de la carrière hollywoodienne d'Alfred Hitchcock, annonçant son génie visuel et ses futurs chefs d’œuvre.
Antoine Jullien
* Disponible en DVD et Blu-Ray
Grande-Bretagne, 1939 - 1h40
Réalisation : Alfred Hitchcock - Scénario : J.B. Priestley, Sidney Gilliat, Joan Harrison d'après le roman de Daphné Du Maurier
Avec : Charles Laughton (Le juge Pengallan), Maureen O'Hara (Marie Yellan), Leslie Banks (Joss Merlyn), Robert Newton (Jem Trehearne).
Réussir un remake n'est pas chose aisée. Certains ont reproduit leur propre film (Hitchcock avec L'Homme qui
en savait trop, Haneke avec Funny Games), d'autres ont osé le
remake plan par plan (Gus Van Sant et son indéfendable Psycho) mais la plupart s'y sont cassé les dents, commettant des plagiats inutiles ou ratés, du catastrophique Diabolique au médiocre Vanilla Sky. Cela devient plus piquant lorsque le réalisateur déclare lui-même ne pas aimer l’œuvre originale qu'il est en train de saborder. C'est le cas du cinéaste italien Luca Guadagnino, l'auteur de Amore, un mélo baroque et flamboyant incarné par la diaphane Tilda Swinton qui interprète cette fois une rock star aphone ! Une incongruité qui aurait du faire le sel de cette adaptation "libre" et "contemporaine" de La Piscine de Jacques Deray, renommé pour l'occasion A Bigger Splash. Un grand plouf en effet, grotesque et indigeste.
Une légende du rock et son compagnon se reposent en Italie sur l'île de Pantelleria, au bord d'une belle villa avec piscine. Quand son ancien amant, un producteur de musique, débarque avec sa fille, la situation se complique. Le passé qui ressurgit vont leur faire vivre des vacances très rock’n’roll.
Matthias Schoenaerts, Tilda Swinton, Dakota Johnson et Ralph Fiennes
La Piscine est un film tendu et étouffant. Cette pâle copie est clinquante et superficielle. Le premier est un huis clos mis en scène au cordeau alors que Luca Guadagnino tente vainement d'aérer son récit par des flashbacks superflus. Le film de Deray bénéficiait d'un casting où explosait le magnétisme d'Alain Delon, la beauté incandescente de Romy Schneider, la virilité vénéneuse de Maurice Ronet et la fausse candeur de Jane Birkin. Là, on doit subir le cabotinage de Ralph Fiennes, la fadeur de Dakota Johnson et l'absence de charisme de Matthias Schoenerts. Seule Tilda Swinton surnage en essayant péniblement d'empêcher que l'entreprise ne prenne l'eau de toute part.
Et pourtant, Luca Guadagnino signe un film totalement décoratif, dépourvu de la moindre tension, qui surligne chaque effet. De plus, il s'est cru obligé de contextualiser son intrigue en évoquant la crise des migrants. Mais attention, les protagonistes ne s'en préoccupent que vaguement, occupés à déguster de la ricotta entre deux baignades ensoleillées. Une telle vacuité alliée à un final invraisemblable et pathétique finit de nous achever. A l'avenir, chers réalisateurs, ne touchez plus à des classiques si c'est pour les massacrer de la sorte ! L'histoire du cinéma ne vous le pardonnera pas.
Antoine Jullien
Italie / France - 2h04 Réalisation : Luca Guadagnino - Scénario : David Kajganich et Alan Page Avec : Tilda Swinton (Marianne Lane), Ralph Fiennes (Harry Hawkes), Matthias Schoenaerts (Paul de Smedt), Dakota Johnson (Penelope Lanier).
Depuis le succès de C.R.A.Z.Y, le réalisateur québécois Jean-Marc Vallée ne cesse de prendre des chemins détournés. A la différence de son compatriote Denis Villeneuve (Prisoners, Sicario), il ne possède pas de style identifiable, préférant se mouler dans des histoires souvent édifiantes inspirées de faits réels, comme le parcours de Ron Woodfrof dans le réussi Dallas Buyers Club qui valut un Oscar à Matthew McConaughey, ou le voyage intérieur très pesant de Reese Witherspoon dans Wild. Cette fois, il porte à l'écran un scénario original, écrit par Bryan Sipe et inscrit pendant un temps dans la fameuse Black List des meilleurs scripts n'ayant pas encore trouvé de producteur. Soit une attaque en règle contre les stéréotypes de la vie conjugale avant que la bienpensance ne prenne malheureusement le dessus.
Banquier d'affaires ayant brillamment réussi, Davis (Jake Gyllenhaal) a perdu le goût de vivre depuis que sa femme est décédée dans un accident de voiture. Malgré son beau-père (Chris Cooper) qui le pousse à se ressaisir, il sombre de plus en plus. Un jour, il envoie une lettre de réclamation à une société de distributeurs automatiques, puis lui adresse d'autres courriers où il livre des souvenirs personnels. Jusqu'au moment où une de ces lettres attire l'attention de Karen (Naomi Watts), la responsable du service clients. Peu à peu, une relation se noue entre eux.
Jake Gyllenhaal
La tonalité acide de la première partie, à rebours des clichés, est séduisante. Jean-Marc Vallée dépeint un homme dont le manque d'affect envers sa femme disparue fascine. Au lieu de pleurer son épouse, il préfère se focaliser sur un distributeur automatique en panne, devenu l'objet de ses récriminations puis de ses confidences. Le réalisateur explore le vide qui entoure son protagoniste et l'idée d'une vie teintée d'illusion dans laquelle il faut à tout prix remplir les bonnes cases et où la réussite prédomine. Un juste état des lieux de l'homme moderne que Jake Gyllenhaal transfigure une fois encore grâce à sa présence presque fantomatique. Il nous transmet son envie furieuse de faire vaciller un système de valeurs sclérosé avec une rage intérieure très communicative.
En revanche, le bât blesse dans la seconde partie où notre antihéros va rentrer dans sa sempiternelle phase de rédemption. Les bonnes intentions initiales du scénario, plutôt subtil jusqu'ici, finissent par se retourner contre lui. Les révélations inutiles sur l'épouse défunte comme le coming out violent du fils de Naomi Watts, à la résonance douteuse, transforment l'objet poil à gratter du début en une ode rassurante et prévisible à la redécouverte de soi et des autres, réalisée avec de gros sabots qu'enfile aisément Jean-Marc Vallée. Le cas typique d'un cinéma indépendant prétendument audacieux qui ne va pas au bout de ses principes.
Antoine Jullien
États-Unis - 1h41 Réalisation : Jean-Marc Vallée - Scénario : Bryan Sipe Avec : Jake Gyllenhaal (Davis Mitchell), Naomi Watts (Karen Moreno), Chris Cooper (Phil), Judah Lewis (Chris Moreno).